Récit de mon 1er 100 km de Millau comme amateur !

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Pourquoi courons nous ? Pour beaucoup, ce goût pour l’effort physique par la course à pieds est incompréhensible. Courir, c’est à la limite juste bon pour attraper le bus ! N’y a t il pas une maxime qui dit : « rien ne sert de courir, il faut arriver à point« . Une autre maxime ou réplique c’est le « cours Forrest, cours ! » dont on nous affuble fréquemment, nous les coureurs, en nous désignant comme de grands naïfs, perdus dans le temps, l’air et le vide. Ou encore le « mais tu cours après quoi « ?

Et ben, toutes ces interventions amicales me questionnent. Donc, quel est le sens à trouver à ce goût pour cette discipline sportive ? Qui ou quoi guide le coureur quand son goût, au lieu de rester modéré, se transforme en un défi hors norme ? Courir un 100 km, un ultra-marathon, a t il un sens?

C’est à toutes ces questions, oui je sais … « prises de tête » …, que je vous propose de répondre par le modeste récit, ci dessous, de mon 100 km de Millau.

  • Mon arrivée à Millau

Avant de raconter ma course, il faut dire un mot de mon arrivée à Millau, venant de Paris. Après 7 h de route et un mal fou à sortir des bouchons d’île de France en faisant confiance à mon « F _ _ _ censuré  » ordinateur de bord, je suis enfin arrivé à Millau la veille du départ, vers 21h30, pour retirer mon dossard.

C’est toujours particulier les retraits de dossards. On est toujours frais. Le sourire grand aux lèvres. Heureux d’être là, au contact de gens sains, épanouis, souriants … vous savez ces gens qui, pour la plupart, ont décidé de faire, leur, le précepte « un esprit sain dans un corps sain – Anima Sana In Corpore Sano (ASICS) » … des bénévoles, aussi, qui vous accueillent comme si vous étiez leur invité personnel, dans leur belle région. Et c’est finalement cela. Des collègues aussi, qui vont en baver un peu comme vous, de tous niveaux, de tous âges, de toutes classes sociales. La course à pieds rassemble au delà des différences. Tout le monde a hâte de se retrouver au jour j, à l’heure h du départ, à l’instant du dénouement final, après plusieurs semaines d’entraînement, synonyme parfois de contraintes : moins faire la fête ou différemment, moins être gourmand et diminuer un peu le temps passé avec ses proches pour davantage le passer avec soi même (3 heures de sortie « longue », même au bois de Vincennes, c’est … long).

L’entrée des artistes – car nous sommes des artistes de la foulée n’est ce pas ? (observez d’ailleurs à quel point chaque foulée est différente , c’est stupéfiant) – se fit par le parc de la victoire à Millau, rue Charles de Gaulle. L’accès au dossard est progressif. Il faut d’abord traverser un stand des bons produits régionaux Aveyronnais (du sud et du nord, car, semble t il, il ne faut pas confondre ces deux mondes, attention ) et se dire, ouh la la, que ça doit être bon, mais faut résister encore un peu. Puis, vint le moment du retrait du dossard donné par un adorable papy : n°2 pour moi, j’aurai au moins fait ce podium virtuel !

Puis, un ptit coup d’œil sur le plan de la course (voir photo ci-dessous) : 300 mètres de dénivelé positif les premiers 50 km, plus de 800 mètres les 50 autres. Ouhai, ouhai, un plan affiché en grand où il y a 4 côtes mythiques, dessinées comme des montagnes : celles de Raujolles, de Saint Georges de Luzençon, de Saint Rome de Cernon et, surtout, celle de Tiergues avant et après Saint Affrique au 70 ème km ! Je grimace d’avance …. Je n’arrivais pas trop à me rendre compte de la difficulté. Pourtant j’en ai fait des raids en Calédonie avec du dénivelé. Disons plutôt que je ne voulais pas m’en rendre compte 🙂 Puis vient le moment ou il faut bien quitter cette ambiance chaleureuse pour passer la nuit d’avant la course, la fameuse où parfois le sommeil se fait attendre, au regard de l’excitation et après avoir bien mis scrupuleusement en place toutes ces affaires.

Dodo donc, à l’appart de Clément, qui m’accueille avec un gros plat de pâtes, à Peyre, un des plus beaux villages de France, aux maisons et à l’église troglodytiques, au bord du Tarn, avec vue sur le viaduc (voir photos ci-dessous).

  • Le départ et, enfin, le début du récit de ma course !

Comme bien souvent dans mes marathons, j’ai pris mon temps et me suis mis en queue, tranquillement. Ça me rappelle mon marathon d’Auckland où j’ai tellement pris mon temps que tout le monde était parti depuis quelques minutes. J’avais aussi un ptit problème technique à régler. Ça arrive toujours au bon moment ces choses la. Je ne peux pas vraiment vous donner les détails. Sur Millau, j’ai mis plus de 2 mn à franchir la ligne de départ au coup de sifflet … mais c’était à cause du monde entassé sur l’avenue Jean Jaurès (1637 inscrits sur le 100 km et 460 sur le marathon) et du temps que j’ai mis à me garer. Il faut donc en tenir compte sur le chrono officiel einh 🙂 , qui me rajoute 2 minutes que je n’ai pas couru ! Enfin, pas officiellement.

  • Grand soleil

Pour ce 100 km, nous avons eu droit à un temps idéal ! Une semaine avant, il pleuvait à torrent et l’Aveyron subissait des inondations. Quel bol ! Surtout que, semble-t-il, il n’est pas rare qu’il pleuve à Millau pour le 100 km, d’après un témoignage. Là, nous avons eu droit au soleil tout le long de la course, puis aux étoiles dans la nuit (la course a duré de 10h00 à 23h53 pour moi). Quelle foule joyeuse ! Les coureurs se mélangent, dès le 7ème km, aux suiveurs en vélo, qui attendaient vers Aguessac.

Premier objectif : ne pas aller trop vite pour arriver à la fin du marathon à peu près frais et en forme. Ma course se déroulait bien, je devais être à 6 minutes au kilomètre (10 km/h de moyenne) ou un peu moins, quand je remarquais une ravissante demoiselle courant avec un sac d’écolier assez volumineux. Pour le sac, vous connaissez les femmes, elles ont souvent besoin de prendre des sacs volumineux (ohhh !). Et pour la jolie demoiselle, j’avais encore toute ma tête et mon sens de l’observation ; nous étions en effet à peine au 10ème km ! Donc, je m’approcha de l’inconnue avec ma foulée encore fluide et alerte, et fit mon plus beau sourire timide, après l’avoir rattrapé, non sans mal, pour venir sur sa gauche et interrompre sa tranquillité, toute occupée qu’elle était à regarder le paysage et à écouter sa musique. Je m’alerta ainsi du poids qu’elle supportait : « Bonjour, ca va aller pour le sac« , « Bah oui, j’ai pas de suiveur, me dit elle, un peu dépitée » (pas de suiveur ? pas sûr, pas sûr 🙂 ). Bref, ayant toujours toute ma tête, car nous n’étions qu’au 12 ème km, j’ai proposé ma candidature, qu’elle accepta avec gentillesse. Ce n’est pas rien, car grâce à Eva, le marathon est passé très vite, au rythme du partage de nos vies, de nos sourires et regards : Eva, parisienne de 27 ans, né un 27 septembre, jour des 100 km ! Elle ne pouvait pas ne pas le faire. Elle court tous les matins depuis près de 2 ans, 7 jours sur 7, c’est fou non ? J’étais admiratif !

Nous voilà donc à nous raconter nos vies et à essayer de ne pas se ralentir mutuellement, à s’arrêter ensemble aux ravitaillements et à veiller à boire de l’eau et pour moi à m’en mettre sur les cuisses systématiquement (cette « cryothérapie » semble avoir fonctionné car j’ai moins souffert que pour mes marathons; au bout de 2 jours mes rares courbatures avaient disparu). Sinon, je ne buvais pas qu’aux ravitos, pourtant très nombreux (presque un tous les 5 km), je buvais aussi entre les ravitos, avec mon Camel bag, et je prenais mes rations de sucre en essayant de suivre les conseils de Serge Cottereau (http://100kmmillau.over-blog.com/2014/08/stage-serge-cottereau-du-28-juillet-au-2-aout-2014.html).

On se raconte donc toujours nos vies, les gens qui ne comprennent pas tous sa passion. Elle me parle de ses quelques blessures. Je lui raconte mes marathons et mes voyages. Naturellement, nous ne parlons pas de notre travail, qu’on ne choisit pas toujours, qui représente en terme horaire pourtant près de 80 % de nos vies. Le 100 km, lui, on l’a choisi !

  • Le barbu

La course suivait ainsi son cours, en veillant surtout à ne pas s’emballer. Ca ne risquait pas trop, pour ma part, car dès le 15ème km j’ai eu une douleur au niveau de l’aine gauche. De temps en temps, tous les 2 minutes, ça me lançait, comme si un tissu se déchirait. La douleur a bien duré 10 à 15 km, irrégulières. J’ai cru que mon 100 km, préparé depuis 4 mois, allait devoir s’interrompre. Mais, heureusement, la douleur est passée et n’est jamais revenue, ni pendant le 100 km, ni après. Les mystères de notre physiologie !

Ce petit intermède douloureux, en compagnie d’Eva, n’a pas suffisamment détourné mon attention pour qu’un barbu, façon salafiste, qui faisait aussi le 100 km, passe inaperçu. Je n’ai pas osé lui demander s’il était musulman modéré, ou pas, mais cela m’intriguait. Avec 3 amis, non barbus, ils couraient, puis, au coup de sifflet, s’arrêtaient et marchaient un temps. Il est vrai qu’il y a une technique comme cela. On cours 15 mn, je crois, puis on marche quelques minutes, puis on cours à nouveau, etc…pendant 100 km.

Je ne connais pas la signification du port de cette longue barbe noire et si c’est obligatoirement synonyme de radicalisme religieux. Je vais me renseigner. C’est peut être juste une façon, parmi d’autres, d’affirmer sa religion et d’appliquer une interprétation, parmi d’autres, du coran.
Mon excellent pizzaïolo de Vincennes, copte égyptien, me dit que ce n’est pas de bon augure. Mais il est intraitable envers les musulmans, comme certains coptes, donc pas très objectif dirons nous 🙂 Mais nous savons pourquoi quand nous connaissons un peu l’histoire des coptes en Egypte. En tout état de cause, cela m’a fait penser à ce que l’on vis en ce moment avec ces animaux barbares qui décapitent, même si cela n’a pas de lien direct bien sûr. J’ai eu une pensée pour le triste sort d’Hervé Gourdel, guide passionné de sport et de randonnée, qui a perdu sa vie en Algérie, kidnappé par des bêtes sauvages endoctrinées (voir photo ci-dessous). Nous n’avons rien à craindre de l’Islam modéré, qui a aussi un message d’amour et une civilisation raffinée à transmettre, comme toutes les religions et philosophies, j’en suis persuadé. Mais nous avons tout à craindre de l’ignorance, de l’endoctrinement et de la pauvreté. Rappelons nous de la phrase du petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry : « Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente« . L’Islam ne créé pas les fous et les bêtes sauvages. En revanche, l’endoctrinement, la pauvreté, l’ignorance, le manque d’amour et l’idéologie radicale créent les brutes immondes ! Donc, apprenons à nous connaître et à nous aimer (ou au moins à nous considérer), sur le plan culturel, par delà nos différences. Sans ce goût culturel pour l’ailleurs et pour l’autre, nous ne pourrons lutter contre l’obscurantisme et la vulgarité. J’ai aimé que certains musulmans de France (2ème religion après le catholicisme) s’élèvent en manifestant contre ce crime odieux !
Voilà, c’était juste une petite parenthèse, la course à pieds mène à tout 🙂

  • Emile et le mec à la crampe

Sinon, les km défilaient, défilaient : Millau, Aguessac (7ème), Rivière sur Tarn (11ème), Boyne (16ème), Le Rozier (20ème), Peyreleau et sa petite côte (21ème), le camping Les prades (25ème), La Cresse et sa petite côte (30ème), puis la descente jusqu’à Millau (40 ème) en passant par Paulhe au 34ème.

Nous rencontrons Émile, du beaujolais. Il nous vend la course de sa région, qui serait aussi bien que le marathon du médoc. Comme Eva qui court tous les jours, Emile est également un mordu, qui a fait notamment la saintelyon , qui se court en décembre avec parfois des départs par -15 degrés et 1 mètre de neige. Emile nous dit qu’il n’a jamais fait davantage que les 70 km de la saintelyon. Je lui demande pourquoi il court ? Il ne sait pas trop. Sa femme aime mieux le savoir là qu’ailleurs, nous dit il.

Nous déroulons mais pas sans mal. Je gère ma douleur qui me taraude dans l’aine. Aux 25ème Km nous mettons 2h33 avec Eva. Nous nous disons qu’il faut encore que nous fassions 3 fois ce que nous venons de faire !

Aux ravitos de Paulhe (34ème), je m’arrête un peu plus longtemps en m’étirant et je dis à Eva de ne pas m’attendre. Elle s’élance et je la vois, avec regret, disparaître à l’horizon. Foulée souple et élégante, sac encombrant, suiveur HS. Je redémarre au bout de quelques minutes, la douleur semble avoir disparu définitivement. Je m’élance tranquillement dans la côte en essayant de distinguer au loin un point jaune fluo (la tenue de ma partenaire) et en veillant au relâchement enseigné par Serge Cottereau et Nathalie Esteves. Très important le relâchement, n’est ce pas Nathalie, qui m’a fait découvrir la sophrologie. Mâchoire relâché, paroi abdominal relâché sur l’inspiration. J’y arrive difficilement. C’est là que je me dis avoir encore du chemin à parcourir pour progresser et devenir un vrai coureur, courant notamment le matin avant d’aller au boulot.

Puis, un hurlement vers le 40 ème km ! En face de moi, un mec se tient la jambe gauche et crie fort, très fort. Mais que lui arrive -t-il ? Une crampe violente sur toute la jambe gauche, qui lui monte du mollet, totalement rigidifié, à la cuisse figée. Etonnant de voir ses muscles gonflés de douleur, prêts, semble-t-il, à éclater. Bon j’exagère un peu mais … Je lui propose mon épaule et … renonce à Eva qui s’envole définitivement. Deux collègues viennent à la rescousse. Nous lui donnons les premiers conseils, lui étirons la jambe, il ne hurle plus et expire profondément. Il faisait le marathon de Millau. Il renonce désappointé. Au bout de 10 mn nous renonçons à le convaincre de repartir, sa crampe étant pourtant à peu près passée. Il nous libère. Nous voilà reparti après cette petite pause solidaire. Il tentait le marathon et, pour ma part, il me reste 60 km à parcourir. Cet épisode m’a rappelé les crampes de David pour son 1er marathon à Paris en 2013. Nous volions jusqu’au 20 ème km (réalisé en 2 heures, nous visions 4h sur le marathon avec un « negative spleet »), puis David a eu des crampes aux 2 mollets à partir du 20ème, oui, oui, pas sur un mollet, mais aux deux. Mon ami ne fait pas les choses à moitié. Et vaille que vaille, temps d’arrêt après temps d’arrêt, étirements après étirements, il a fini le marathon en 4H40 ! Ca m’avait tué ces coupures de rythme ! L’entraînement avait été léger, avec des longues limitées à 2 heures, ce qui est clairement insuffisant. Il faut au moins 2h30 et peut être qu’il n’avait pas assez bu.

Je regarde ma montre. J’ai dépassé 4 heures de course alors que j’avais fait 3h10 maximum à l’entraînement. Mon organisme est étonnant. Je le remercie. Le maximum d’effort que j’eu réalisé en course à pied en continue c’est 5h40 sur le raid de Dogny (en Calédonie) en juin 2006, il y 8 ans. En treck, au Maroc, pour l’ascension du mont Toubkal, en 2012, j’avais réalisé 8 heures d’effort, mais je n’avais jamais fait davantage. Donc là, je regarde ma montre et je suis impatient de dépasser 5h40 pour voir comment mon corps va réagir.

  • Arrivée à Millau pour boucler le marathon

L’arrivée à Millau fût une sorte de soulagement. Ma douleur avait complètement disparue et j’avais mis moins de temps que mon pire temps à un marathon (4h40 avec David). Marathon bouclé en 4h36 (à comparer à mes 3h29 de Florence), donc à une vitesse de 9,17 km/h de moyenne ! C’est pas si mal pour un 100 km : autosatisfactionnnnnn me dirait mon ami Cyril, avec qui j’ai vécu mon marathon de Florence le 27 novembre 2011.

Sur la petite côte du parc de la Victoire, je croise Eva qui a bien 20 mn d’avance sur moi. On se tape dans les mains et on se souhaite bonne chance. On a encore un big sourire aux lèvres. La fameuse côte de Tiergues est toutefois devant nous 🙁 ! Je m’arrête un peu au ravito en dégustant les délices préparés par les bénévoles. Quel accueil et quels ravitos !! Une organisation vraiment rôdée ! Pas étonnant pour une course créée en 1972 et qui a donc 42 ans, presque mon âge ! Il y avait même de la bière et de la soupe chaude. Sur mes 7 marathons (Auckland, Paris, Madrid, Barcelone, Florence, Istanbul, Paris), je n’avais jamais rencontré une pareille organisation. Certes, ce n’est peut être pas comparable, au regard notamment du nombre de participants (près de 50 000 au marathon de Paris).

  • Départ pour la deuxième boucle et plus de 50 km

De la sortie de Millau à Creissels, j’avais la forme. J’ai même entamé la côte de Raujolles en courant tranquillement et en dépassant les marcheurs, c’est à dire la majorité des concurrents sur la côte, à mon passage. J’étais bien. Puis, puis … cette petite côte de 2 à 3 km à 6 % vers le Viaduc s’éternisait quelque peu, donc je me suis mis à marcher à la fin du 1er tiers. Il ne s’agissait pas de se griller alors que la vraie course venait juste de commencer. Je n’étais même pas arriver à la moitié du parcours ! C’est là que j’ai pris conscience que j’étais vraiment un mauvais marcheur. Ils ou elles me dépassaient, quelque soit les générations. Je ne comprenais pas trop ce qui se passait et pourtant j’essayais d’activer mais une première ampoule et une deuxième, qui s’étaient formées pendant la 1ère boucle du parcours, se sont rappelées à mon bon souvenir, et pourtant j’avais mis des pansements de prévention, mais sans succès. Il y en a un que j’ai du mal mettre et qui a même provoqué l’ampoule je crois. Bref …

Arrivé au sommet de la cote au 50 ème km, j’ai pris quelques photos du viaduc et je me suis mis à courir tranquillement dans la descente de 3 km, mais avec une grande difficulté. Là j’expérimentais l’inconnu. Pendant 15 km (faux plat du 53ème au 60 ème, puis côte de Saint Rome de Cernon à 8% pendant 5 km au moins), j’étais éteint et j’ai souvent marché. J’ai payé le manque d’entraînement adapté sur le dénivelé. A Paris, il est finalement impossible ou difficile de s’entraîner pour Millau. La côte des barrières près du bois de Vincennes, où s’entraîne l’INSEP, fait 500 mètres et à peine 4 ou 5 %. J’en ai pourtant fait des allers retours (mon record est à 28). Bon, j’ai peut être payé aussi mon élongation et ma bronchiolite, bref, 10 footings non réalisés sur 64 programmés !

Donc, j’ai eu un sacré moment de découragement à me dire que cela ne rimait à rien d’avoir du mal à courir sur du presque plat. Que s’en était ridicule et stupide. A quoi bon faire une course pareille, sans un bon entraînement ! Ou est le sens ?

Mais en bon allemand rigoureux et fils de sa mère, je ne pouvais pas abandonner donc j’ai continué en admirant le paysage superbe et surtout en me laissant caresser par ce soleil qui nous honorait de ses rayons de septembre. Je marchais, puis je courais au mental , un peu comme un vieillard. J’ai toujours su que je courais jusqu’au dernier souffle et qu’un de mes rêves est de faire un marathon à 60 ans. Dès lors, je remercie Millau de m’avoir vieillis sur cette phase difficile, de 20 à 30 ans, en me contraignant à expérimenter une foulée dégradée, une foulée d’ancien, économe et pas forcément très jolie. Mais c’est bon d’avoir été projeté comme cela dans une sorte de finitude, de diminution totale de soi, car je savais bien que cela serait temporaire. J’ai ainsi pensé aux cycles économiques. Ou encore au principe d’impermanence bouddhiste. Rien ne dure. La course à pieds, c’est aussi ça, l’expérience de la finitude. Bernard Chambaz, historien et romancier, et Guillaume Le Blanc, philosophe, en ont parlé mieux que moi.

  • La descente de Tiergues vers Saint Affrique et la côte de Tiergues

Le calvaire a donc duré du 50 ème au 65 ème km. Puis, comme par miracle, et grâce aux ravitos, à mes petits sachets de sucre et à mes étirements, j’ai retrouvé la pêche du 65ème au 80ème km, un moment d’euphorie. A rien n’y comprendre !

Ainsi, à partir de la descente de la côte de Tiergues vers Saint Affrique, j’ai pu rattraper un peu mon retard avec une foulée qui était redevenue miraculeusement ample. C’était assez marrant d’écouter les commentaires. « Oh là là, regardez, on a l’impression qu’il vient juste de commencer la course« . Bon je faisais un peu le quéqué, je l’avoue ! Je vais d’ailleurs bien le regretter à partir du 90 ème km, ouh là là ! Mais en attendant je prenais du plaisir à rentrer dans Saint Affrique avec une patate d’enfer ! J’ai même croisé Eva qui revenait pour prendre la côte de Tiergues dans le sens ascendant. Elle avait bien 30 mn d’avance sur moi et semblait toute fraîche pour attaquer la côte. La nuit tombait et je m’apprêtais à sortir ma frontale.

Je suis donc arrivé au ravitaillement de Saint Affrique (70ème km) pour me reposer un peu après mon moment d’euphorie et en changeant de chaussure. Assis sur une chaise près d’un vieux briscard épuisé, on se demandait si nous allions pouvoir nous relever. Appuyé l’un sur l’autre nous avons réussi. Et c’était reparti après une soupe bien chaude (même deux il me semble) ! Quelle aventure de ouf !

En sortant de Saint Affrique il faisait bien nuit mais le ciel était toutefois claire (pleine lune ?). Une côte de 7 km m’attendait à 8% avec les étoiles dans le ciel. Sublime. L’air était un peu frais mais sans vent. J’ai attaqué la côte tranquillement en marchant. Certains me doublaient en courant doucement. Un couple de Nantes notamment.

  • Les Nantais

Je les retrouvais un peu plus loin, en train de marcher. Le mari disait à sa femme, marchant à côté de son vélo : « allez tu vas y arriver, on a fait le plus dur« . La femme répondit, un peu agacée : « toi aussi tu vas y arriver« . Petite scène marrante. Quand nous sommes à bout physiquement, notre humeur devient irritable. Ça me rappelle le 1er semi marathon de Claire, à Paris, en mars 2014. Claire toujours si imperturbable et calme, qui t’a envoyé paître le David dans les derniers km car il l’invitait à acquiescer à ses calculs de temps et de km permettant d’anticiper une arrivée avant les 2h30 ! « Mais j’en sais rien moi« . Ouh là là, fallait pas la chauffer là. Comme si c’était le moment alors qu’elle luttait contre elle même, après un entraînement hasardeux et une semaine de ski intense. Souvenir, souvenir …

Je continuais ainsi de dérouler et je regardais le ciel. Un nuage tout en longueur se détachait, un peu orangé. On aurait dit une aurore boréale un peu magique, que je montrais à la Nantaise. Je lui demandais si ça allait ? Elle me répondit que la région nantaise n’est pas très adaptée pour un entraînement permettant d’absorber le dénivelé de Millau. J’acquiesçais en pensant à mon propre cas à Vincennes. Nous souffrions ensemble, en joie, en retrouvant son mari qui avait la patate et attendait sa femme en vélo.

  • Ampoule qui éclate et Séraphin

Donc je suis toujours dans la côte de Tiergues. C’est bien ça « dans » et pas « sur » car elle vous absorbe cette côte, elle vous enracine, vous plombe, vous mange. Là, à ce moment de la course, au 80 ème, j’étais vraiment, vraiment sur les réserves et il me restait 20 bornes, ouh là là. Je marchais avec l’idée de développer une marche active mais même ça, ce n’était pas évident. C’est étonnant comme je suis complètement revenu sur mes a priori concernant la marche, sujet tabou pendant des années. J’ai par exemple fait mes 7 marathons avec le camel bag et sans m’arrêter aux ravitos pour ne pas perdre du temps. A mon niveau c’est peut être une erreur. Non pas concernant la vitesse mais concernant la gestion de la course et la violence fait à l’organisme. Je ne suis pas certain qu’en laissant un peu de temps à mon organisme pour récupérer à chaque ravito je ne serais pas aller finalement aussi vite, en vitesse moyenne, tout en ménageant mieux mon corps, et au regard de mon niveau très moyen. Je testerais la prochaine fois.

Je disais donc que je luttais pour arriver au sommet de Tiergues et c’est à ce moment que j’ai croisé Séraphin, 57 ans, deux fois opérés du dos. Il marchait avec son pote qui a du s’arrêter un moment, donc il a continué avec moi. Nous avons parlé. Il en était à son troisième 100 km. Je lui demandais si ce n’était pas risqué de continuer à courir à la suite de ses opérations. Il m’a dit que son médecin lui a indiqué de vivre comme avant, en écoutant son corps. Il raisonnait en nombre de km parcouru dans l’année. Ainsi, en 2013 il en a fait plus de 3000 en course à pieds et cette année près de 2000. Bref, un puriste et passionné. Il courait ce 100 km sous anti-inflammatoire. Quelle volonté ! Je lui demandais pourquoi il courait ? Il me répondit que c’était comme lui demander pourquoi il aimait sa femme ou pourquoi il croyait en Dieu. Il y a des choses qui ne s’explique pas. Il ne sait pas trop, ça lui fait du bien. Après une rencontre pareille on ne peut que se voir pousser des ailes.

Donc, j’ai sorti les miennes et j’ai pris congés de Séraphin pour aller en courant en direction du pont du Dourdou (au 85ème) et vers Saint Georges de Luzençon (89ème). J’avais toujours mes 3 ampoules qui me titillais jusqu’à ce que l’une, sous le pieds droit, éclate ! Et là ça fait tout drôle. J’avais encore jamais vécu ça. Un peu comme si vous mettiez le steack dans l’huile, vous savez ce petit son : « pchhhhii », j’ai cru l’entendre et j’ai comme serré les dents quelques minutes en déformant un peu ma foulée, histoire de ne pas courir sur le steack ! Ouille ça brûle ! J’ai tenu quelques temps en prenant le risque d’attaquer le genoux et la hanche, à force de déformer ma foulée, mais finalement la douleur est passée.

Le corps, toujours aussi étonnant.

  • Espoir de finir en 12 heures

A ce moment de la course, j’arrivais au ravito de Saint Georges, avec l’espoir de terminer en 12h59. C’est comme l’affichage des prix, on retiens le 12, plutôt que le 99 dans 12 euros 99 ! Donc, j’étais bien bien motivé. Il me restait à peu près 12 km à parcourir et j’en étais à 11h00 de course, avec toutefois la côte de Raujolles de 3 km à venir. Je me suis dis, tu fais la côte en marchant puis tu carbures dans la descente jusqu’à l’arrivée. Je pouvais y arriver. J’ai pris un peu de temps pour récupérer, étirements, 2 soupes bien chaudes (je n’ai jamais autant apprécié la soupe, je n’étais pas le seul, ça revenait en boucle chez les coureurs: « ahhhh la soupe chaude« ), puis j’y suis allé en courant au début car la côte n’était pas encore en vue. J’y croyais vraiment, 12 heures et quelques (59 mn) ça aurait été génial !

De surcroît, en courant j’ai vu un 90 écrit en grandes lettres sur la route et là, je me suis dis, « cool, il me reste que 10 km« . Je me suis mis à m’activer dans la descente, puis 2 à 3 km plus loin j’ai à nouveau vu 90 par terre et là gros choc et coup au moral ! Puré mais c’est quoi cette intox, cette farce, pas maintenant !

  • Plus rien dans les jambes et Sébastien

Je courai donc tranquillement, tout doucement, peut être à 8 km/h de moyenne, foulée très économe au ras du sol. Un peu plus rapide que de la marche, quand j’ai confondu la limite des vitesses (vous savez le 90 au sol !) pour le kilométrage qu’il restait ! Et la côte est arrivée, avec au loin, en haut , un bout de Viaduc dans la nuit.

Bah c’est simple, un peu achevé par la blague des 90, je me suis mis à marcher ! Une fois de plus. J’ai du marcher en tout près de 30 km. Le moteur s’est éteint progressivement. J’ai vu Séraphin me dépasser en marchant : « eh Arnaud, ca va ?« , « euh bah non pas trop« . Et pourtant, je buvais, j’avalais mon sucre mais là j’étais à bout. J’avais même du mal à avancer en marchant, je marchais d’ailleurs de travers, tout le monde me doublait !! Et la, le temps avançait et j’ai compris que c’était mort pour les 12 h snif, je pensais à Eva et à ses 11 h (finalement elle a fait 13h11). Bref, il me restait donc 10 km à faire sur les genoux, j’étais a deux doigts de me dire, puré je vais pas y arriver, vous imaginez ??!!!!

Je me suis arrêté sur le bas côté pour récupérer intelligemment plutôt que d’insister, dans la cote du viaduc. Je payais mon entraînement insuffisant.

Un boucher d’agen, Sébastien, s’est s’arrêté avec sa femme en vélo. « Allez suis nous , on va te faire terminer en moins de 14 h, c’est bien, moins de 14 h pour un premier 100 km !!  » Sébastien était un meneur d’allure et, cette année, il avait décidé, avec sa femme en vélo, d’encourager les coureurs en 14h. Il en était à son 3ème ou 4ème 100 km. Et hop, le mental aidant je les ai suivis, nous avons discuté tout le long en marche active, de nos vies, de sa condition difficile d’artisan et des 53 % de charges payées à l’Etat, qui travaillait de 5 h du mat à 20 h et s’entraînait le soir, de pourquoi nous courrions, pour être fier de nous, pour faire quelque chose.

Les deux derniers km j’ai couru, avec Sébastien derrière moi qui m’encourageait, puis j’ai franchi la ligne, sans même pleurer (pourtant je voulais, car à deux , trois reprises durant la course j’étais à fleur de peau), un peu sur une autre planète, sans me rendre compte de l’effort accompli.

Aujourd’hui encore, je ne me rends pas compte mais je suis hyper heureux. Je fais partie de la confrérie des 100 bornards ! Et le plus étrange dans tout ça, c’est que je n’ai quasiment pas eu mal aux jambes, moins que pour mes marathons ( car on va moins vite, cela doit être la raison). Je me suis en revanche blessé au tendon du coup de pieds droit, une élongation a priori, que mon corps avait supporté pendant la course. Mais ça va déjà beaucoup mieux.

Alors le plus marrant dans cette histoire, c’est que le surlendemain pour fêter ce 100 km avec Clément et Françoise, je suis allé chercher du bois mort pour faire cuire les tournedos dans la cheminée et là, je me pète la cheville, craque !! J’étais par terre à me dire, zut ça a quand même drôlement craqué mais je ne sentais pas de douleur, plein que j’étais de sérotonine et d’endorphine. Donc je me suis relevé tout guilleret et suis allé dégusté le champagne, les tournedos, les champignons et les frites maison. 3 jours plus tard ma cheville avait doublé de volume !

  • Conclusion de cette belle aventure

Enfin, voilà pour la petite histoire de mon 100 bornes, mon premier en 13h53 minutes (747ème sur 1239 finishers pour 1637 inscrits et donc près de 400 abandons). J’ai regretté l’absence de David, mon ami des footings du dimanche qui a trouvé l’entraînement trop rébarbatif et qui m’avait lancé ce défi auquel il a finalement renoncé devant la difficulté. Et, en effet, ce type d’épreuve nécessite vraiment une grande passion pour la course à pieds qui doit être pratiquée finalement plus que 4 fois par semaine. La plupart de mes rencontres sur le terrain l’atteste (Eva, Sébastien, Séraphin). J’ai par ailleurs pu l’éprouver et mes 50 km par semaine étaient vraiment justes (70 à 100 c’est préférable). Si je refais Millau, ce sera après une pratique bien plus intensive.

En tout cas l’aventure fût merveilleuse, chaleureuse, difficile, spirituelle aussi et je m’en suis sortis indemne avec un mental encore plus fort. Le dernier est arrivé en 23 heures de course-marche. C’est lui qui a le plus de mérite.

Et j’ai trouvé finalement une réponse à ma quête de questions : on cours pour sentir l’amour autour de soi, l’amour de ses proches, de ses amis, de sa famille, de ses connaissances, de ses collègues qui m’ont tant encouragé. Et c’est vraiment, vraiment bon. Ca aussi, ça rends fort.

Arnaud

Mon blog : http://100kmmillau.over-blog.com/

6 COMMENTAIRES

  1. Bonjour, je viens de finir de lire votre compte rendu des 100 Kms de Millau, j’ai pris beaucoup de plaisir et quelques conseils que vous donnez me seront bien utiles pour le marathon de Berlin que je vais courir en septembre.
    Mes efforts s’arrêteront là sur cette distance car une course de plus de deux fois un marathon, me semble bien hors de ma portée et de mes motivations.
    Je vous félicite encore , vous avez bien rendu par des mots les sommes d’efforts que vous avez acceptés pour terminer cette couse mythique.
    Bien cordialement

    • Bonjour, merci pour votre commentaire. Millau, une course à refaire , avec un meilleur entraînement. Et vous Berlin , ca s’est bien passé ?

  2. Superbe récit qui donne la chair de poule et donne envie d’y être…. Et j’y serais !!!
    Vivement samedi 😜

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