Chronique d’un voyage initiatique au pays de l’Ultra

Prologue : Tout commence en avril dernier. Je m’offre un stage de course chez Serge Cottereau. Je souhaite renouer avec de vieilles sensations : il y a de cela plus de 20 ans, je courais le marathon en 3h08. Le stage est parfait, et au détour de plusieurs conversations, immanquablement, nous évoquons les 100 Km de Millau. Je me dis que j’irai bien voir l’arrivée de cette épreuve. Il y a, à ce moment là, dans le regard des arrivants, une petite seconde à la fin de la course, qui n’est plus tout à fait le « pendant », mais pas déjà « l’après », ou l’athlète se retrouve face à lui même, je trouve magique cet instant éphémère. Une fois le stage terminé je me remets tranquillement à la course à pieds, en moyenne 2h30 par semaine ce qui me semble énorme !

L’instant ou tout bascule : Et puis il y a ce footing estival début juillet, de bonnes sensations, la complicité discrète des endorphines, le soleil que laisse idéalement filtrer les arbres… un de ces instants magiques de la course à pieds… Je repense au stage, à l’arrivée des 100 km de Millau que je souhaite aller voir, je viens de prendre ma décision, en fait je vais m’inscrire et tenter l’aventure. Dans les conditions de l’instant cela paraît facile.

La préparation – étape 1 : La première étape consiste à expliquer au reste de ma famille que je vais m’inscrire à cette compétition légendaire, tout en maintenant l’once de crédibilité minimum qu’impose mon rôle de père de famille. Pas forcément simple. Je profite du silence laissé par leur surprise pour les rassurer avec des arguments de poids : 100 km ce n’est pas si long, le temps limite est de 24 heures, il y a plus de 20 ans je courais déjà des marathons… Je ne sais pas pourquoi mais je ne crois pas les avoir convaincu, peut être n’ai-je déjà plus cette once de crédibilité à laquelle je faisais allusion ?

La préparation – étape 2 : Elle s’organise grâce aux informations recueillies sur les forums (principalement celui des 100 km de Millau et celui de Bruno Heubi) et bon an, mal an j’arrive dans les 5 dernières semaines de mon plan à alterner les semaines de 60 et 70 km. J’ai choisi de ne courir pratiquement qu’à vitesse spécifique sur une base d’un temps de 14h/15h (en gros 8,5 km/h), je ne sais pas si cela est un bon choix, mais je m’y tiens, même si vers la fin de la préparation c’est assez monotone il est trop tard pour changer.

Suit la période de deux semaines de relâchement, je profite des forums pour m’imprégner de l’ambiance et faire le plein de conseils. Ces lieux d’échanges sont au passage à la fois une mine d’or en terme d’information et une source de motivation incroyable.

Le retrait du dossard : Me voici donc le vendredi en fin de journée dans la salle des fêtes de Millau pour retirer mon dossard. C’est vrai qu’il y a quelque chose de magique là bas, je croise des têtes connues… sur les forums. L’organisation est remarquable, d’une grande efficacité alliée à une extrême gentillesse. Je croise S. Cottereau, je vois B. Heubi, je reconnais quelques meneurs d’allures dont j’ai déjà vu les photos, pas de doute, nous sommes dans l’antichambre de quelque chose de grand et il y a du beau monde.

Léger frissons. Premières angoisses.

Le jour J : 9h30 : L’enregistrement, puis le défilé des coureurs nous conduit au son de la fanfare jusqu’à la ligne de départ. Le soleil est au rendez-vous. Quelques discussions avec les coureurs voisins pour se détendre, puis le départ. Salvateur. Je l’ai rêvé, Millau l’a fait. Je prends le départ de mon premier 100 km c’est ici et c’est maintenant.

Le Marathon : Je cours à une allure que j’ai très largement eu le temps de mémoriser lors de mes entraînements, même si je suis un peu en deçà de mes prévisions, mais qu’importe. J’apprécie le soleil et le paysage…

J’arrive au semi aux environs de 2h35, je suis frais, tout va bien. Il y a ensuite ces premières cotes après Peyreleau. Tiens ! Cette partie est plus escarpée que prévue, à trop me concentrer sur la dénivelé de la seconde boucle j’avais sous estimé celle de la première, c’est ma première erreur, celle là ne me coûtera qu’un peu de temps…

Puis viennent quelques bosses sous un soleil qui devient un peu éprouvant, je marche tranquillement dans les montée pour m’économiser, je sens que je laisse filer du temps, mes prévisions de temps de passage vont elles se transformer en tableau de marche (au sens propre) ? Nous verrons bien.

J’ai une petite baisse de régime au 35e km, mais rien de bien important, et je pénètre dans la salle des fêtes en 5h40, finalement je termine la première boucle un peu en retard sur mes prévisions, mais je ne suis pas inquiet.

Un arrivante du Marathon pleure en même temps qu’elle rit de joie à l’arrivée, vu sous cet angle c’est beau le sport ! A coté de moi un concurrent souffre, les jambes tétanisées par les crampes, vu sous cet angle c’est dur le sport !

Premier « coup de calcaire » : Ma femme m’attend à l’arrivée du marathon, assise sur une chaise. J’ai prévu une dizaine de minutes de pause, j’avise donc la chaise libre à ses cotés pour me désaltérer avant un nouveau départ. Et là, première hypoglycémie… Tiens ! Avec tout le sucre que j’ai emmagasiné aux ravitaillements c’est étrange, d’autant plus je ne me suis pas particulièrement « mis dans le dur » ?

Premiers vomissements, je les attribue à une hypoglycémie, c’est ma deuxième erreur, et celle là je vais la payer cher. Qu’importe, je laisse passer l’orage et après avoir absorbé gels et boisson glucosée je repars.

Deuxième « coup de calcaire » : 47e km, bas de la cote du viaduc, je me mets à marcher, mais je peine à atteindre le sommet. Au rond point du viaduc, vers le 50e km, re-vomissement, je suis accroupi, appuyé sur la rambarde, mal. Un concurrent m’encourage, je me retourne, il court avec une prothèse (j’espère que le terme est le bon, sinon, et s’il me lit, qu’il m’en excuse), lui doit savoir ce qu’est la souffrance, je ne vais donc pas me plaindre, je laisse passer ce deuxième orage et je repars. Merci pour ces encouragements.

Je profite de la descente du viaduc pour récupérer, et ça va plutôt bien, j’ai décidé de limiter très fortement ma consommation d’alimentation solide, il m’a fallut plus de 50 km pour comprendre qu’avec la chaleur c’était la raison de mes malaises… peut mieux faire.

Ravitaillement de Saint-Georges-de-Luzençon, ca va pas mal… Les adducteurs un peu douloureux, mais cela reste très gérable, je repars vers Saint-Rome. Nous croisons les premiers, un rapide calcul et je comprends qu’ils ne rentreront pas dans les temps annoncés, je croise aussi Alain, un coureur rencontré lors de mon stage Aveyronnais, une belle leçon de courage que cette homme là.

Troisième coup de calcaire : Saint-Rome, km 57. J’arrive au ravitaillement au terme d’un long faux plat où j’ai alterné course et marche, je m’assois sur un muret en face du ravitaillement et troisième volet de la trilogie : re-vomissement et gros, gros, coup de barre, il y a des haut et des bas… Là, on est vraiment bas. Sur les conseils avisés de ma femme je rentre à l’intérieur de la salle du ravitaillement.

Un ange passe : Autant le dire je ne suis pas à proprement parlé un mystique, mais il y a des fois où l’on rencontre la bonne personne au bon moment. Je décide d’aller me faire masser histoire de préserver des adducteurs qui commence à être un tantinet douloureux. Le masseur très souriant, à ma grande surprise commence à me masser le ventre… J’hésite à lui faire remarquer que l’urgence à mon sens serait plutôt de traiter les jambes. Je pense qu’il anticipe ma question, il me fait remarquer que tout mon abdomen est complètement bloqué, ce en quoi il n’a pas tort, deux ou trois pressions de ses doigts et il rend à mon organisme des fonctions digestives dont l’absence a fait cruellement défaut ces dernières heures.

Il me fait passer ensuite sur le ventre, il ne lui faut que quelques secondes pour détecter que j’ai aussi une sciatique (je n’ose pas lui dire que j’ai fait le marathon avec un ceinture de maintient, ce qui n’a pas dû faciliter la décontraction de la zone abdominale…), une pression des doigts et la sciatique a disparu… Et dire que je suis parti sans lui demander son numéro !! Merci l’artiste. Fort de ces bons soins je repars, objectif la côte de Tiergues.

La montagne, la nuit… le froid : J’entame donc en marchant cette côte tant redoutée, c’est le début de la nuit, et je paie au prix fort ma troisième erreur : j’ai complètement omis de prévoir qu’il allait faire froid ! J’ai un sac d’affaires sèches à Saint-Affrique… C’est à dire dans 10 km. Jusqu’au ravitaillement du km 65 c’est donc essentiellement contre le froid que je lutte. Encore un petit coup de barre vers le 64e km, sans ce léger passif depuis le départ il pourrait paraître anodin, mais là, le moral commence à être entamé.

Ravitaillement du 65e : Je m’enroule un moment dans une couverture pour tenter de me réchauffer en consommant une soupe. Je grelotte. L’assistance médicale me demande si tout va bien. Évidemment ! Sinon, pourquoi serais-je ici à grelotter sous une couverture ?.. Car quand même j’ai vraiment froid. Mais bon je repars.

Saint-Affrique, Havre de paix : La redescente vers Saint-Affrique s’effectue en courant sans trop de difficultés, les encouragements des coureurs engagés dans le retour font chaud au cœur, les lumières des vélos et des frontales, les bandes réfléchissantes de toutes natures donnent à cet endroit un air surréaliste, dommage que je ne sois pas en état de tout apprécier.

J’entre dans la salle de Saint-Affrique pour une phase de reconstruction organisée, changement complet de vêtement, massage, ravitaillement, pommades à droite à gauche.

C’est un homme neuf (cette affirmation est quand même à nuancer) qui ressort de la salle pour entamer le retour, car maintenant je sais que je finirai, j’ai abandonné toute prétention horaire, ce n’est plus à l’ordre du jour.

Tranquillement j’aborde Tiergues dans le sens du retour, c’est long et difficile mais ça passe, quelques minutes d’arrêts au ravitaillement et je repars.

Sommet de la cote de Tiergues, ouf. Je commence à trottiner dans la descente, et surprise, cela déroule tout seul ! Je dévale littéralement la montagne (enfin c’est une image) jusqu’au ravitaillement de Saint-Rome.

Je cours vite, je vais bien, je suis bien, la nuit est belle, finalement ce n’est pas si difficile que cela ! 82e km, et si le plus dur était passé ?

Je suis un coureur ! : Le tronçon entre les ravitaillements de Saint-Rome et Saint-Georges est assez étrange, outre le fait que quand même je suis pas mal fatigué (l’euphorie de la descente de Tiergues est à reléguer au rang des souvenirs !), qu’il n’y a plus grand monde sur la route, que j’ai froid, j’essaie quand même d’alterner marche et course… et je « fais l’accordéon » avec les premiers marcheurs, c’est quand même un peu frustrant, dans l’absolu beaucoup de coureurs avançant plus vite que les marcheurs ! Mais bon cela reste anecdotique.

Rien que du bonheur… ah bon ? : Km 89, ravitaillement de Saint-Georges. Un coureur se fait soigner pour une hypothermie, et le froid semble être un problème pour beaucoup de participants… et j’en fais partie ! J’échange quelques mots avec l’un de ceux-ci : « Après la montée du Viaduc, tu vois Millau et là ce n’est rien que du bonheur », me dit-il. Comme on dit, j’en accepte l’augure… avec un brin de réserve toutefois.


Dernière difficulté ?
: Je m’arrache à la douce chaleur de la salle pour trottiner quelques centaines de mètres, d’une part pour me réchauffer, c’est nécessaire, et d’autre part ne l’oublions pas car je suis un coureur.

La montée vers le Viaduc est difficile, je devrais apprécier la pureté de l’ouvrage d’art mis en valeur par une belle nuit étoilée et un éclairage aux nuances subtiles… mais je ne vois que ce pu… de pont de m… qui n’arrive pas ! Le sommet, le rond point, deux minutes d’arrêt en haut, un coup d’œil sur Millau. Là c’est difficile, j’ai très largement diminué les ravitaillements solides pour régler les problèmes intestinaux… du coup je suis un peu « sous alimenté »…

Retour vers la lumière : J’amorce la descente, je ne suis pas capable de réitérer ma descente de Tiergues, c’est donc d’une façon assez laborieuse que je gagne l’ultime ravitaillement au km 96. Là, c’est clair, je suis encore « dans le dur ».

Finir comme j’avais prévu : Km 98, je suis à la ramasse, mais je vais finir, je sais que je vais finir, et c’est bientôt. Depuis quelques kilomètres je comptais terminer en marchant… à la dérive. Pourtant j’ai rêvé de cette arrivée tant de fois, et à chaque fois en courant, que je vais me l’offrir telle que je l’avais rêvée.

Je réajuste mon walkman juste avant le km 99, je le cale sur la chanson avec laquelle j’avais prévu de terminer.

Km 99 : Je commence à trottiner, ça passe, la longue ligne droite, j’accélère, l’entrée dans le parc, la dernière ligne droite entre les barrières, j’accélère encore. Il eût peut-être été plus judicieux de distiller cette énergie au fil des derniers kilomètres, je n’ai pas su le faire.

Les derniers 10 mètres, je sprinte encore, cette fin est en totale contradiction avec le reste de ma course, j’en ai conscience, cela me pose un problème, mais c’est ainsi.

C’est terminé : J’entre dans la salle des fêtes au terme de 18h20 d’efforts, ce 100 km est terminé. C’était le principal objectif. Sur le coup et pour être tout à fait honnête je ne suis qu’a moitié satisfait, comme l’a chanté Brel « …d’accord on fait ce qu’on peut, mais il y a la manière… ». J’ai l’impression de l’avoir fait sans la manière. Il faudra laisser décanter tout cela…

Post scriptum

Question numéro 1 : Pourquoi faire cela ? Il y certainement les raisons qu’on donne aux autres, celles qu’on se donne à soi… et les vraies. Pour ma part je ne sais pas réellement, juste quelques pistes, très personnelles. Mais faut-il absolument une réponse ? In fine l’intérêt est peut être dans le comment, pas dans le pourquoi.

Question numéro 2 : Pourquoi le refaire ? Je me suis posé la question en discutant de temps à autre avec quelques compagnons de route, peut-être parce qu’il n’y pas de réponse complètement satisfaisante à la question numéro 1, même après plusieurs fois ?

Pour ma part je l’ai fait parce que je ne savais pas ce que c’était, si je le refais c’est parce que je veux que ce soit différent. Y ajouter la manière en quelque sorte.

Question de terminologie : Ma femme m’a accompagné sur toute la deuxième boucle du parcours, sur son dossard était inscrit « Suiveur », je pense que le terme était inadéquat. Elle m’a précédé. Elle a anticipé mes défaillances, la façon d’y remédier, elle a anticipé les mots qu’il fallait dire. Sans elle je n’aurais certainement pas terminé. L’importance d’un accompagnateur peut être déterminante dans l’échec ou la réussite d’une telle entreprise.

Pousser son vélo à 3 heures du matin, en pleine montagne, dans le froid, pour suivre un type réfugié dans son walkman, alors qu’on est – pour des raisons que je comprends parfaitement – un peu dubitative sur les raisons qui poussent à faire de tels efforts, force au moins autant le respect que nos pseudo « exploits ».