Patricia Giraud : « Il y a l’avant et l’après Millau »

L’idée des 100 km me trottait dans la tête. En effet, c’était l’année de mes 50 ans et j’avais envie de me lancer un nouveau défit. Après avoir participé à 6 marathons, quelques trails, je trouvais cette épreuve mythique. En début d’année lors de la galette des rois organisée par notre club de sport, j’ai entendu quelques bribes de conversation et le mot Millau, et là nous avons commencé à discuter avec quelques uns de ce projet un peu fou, mais pourquoi pas ?

Et voilà, du projet c’est passé à la volonté de vouloir y participer, et donc nous nous sommes retrouvés un groupe de 9 cinglés (dont 2 filles) à s’engager sur cette épreuve. Du coup, j’ai cherché notamment sur le forum des informations sur les moyens d’entrainements, la façon de gérer cette course, l’alimentation, etc.

Avec mon ami, nous avons opté pour la méthode Cyrano alternant course/marche (14/1), et cela le plus longtemps possible. Après 2 mois d’entrainement, nous voilà prêts, enfin j’espère !

Partis la veille au soir de la région parisienne avec nos amis du club, et nos accompagnateurs vélos et supporters, nous voilà dans la salle des fêtes de Millau pour le retrait des dossards.

Devant moi, une dame est là pour retirer le sien. L’organisatrice a l’air de bien la connaitre, et devant mon air un peu étonné, elle me dit avec un large sourire, que oui, cette dame va courir. J’ai oublié de préciser que cette magnifique personne doit être septuagénaire. Elle se retourne vers moi et me dit gentiment : « Depuis que Millau existe, j’ai participé à toutes les épreuves des 100 bornes. Mais cette année, je me sens un peu fatiguée, donc je ne ferai QUE le marathon ! »

Je lui ai avoué que j’avais peur et aussi des doutes de ne pas y arriver. C’est elle qui m’a remonté le moral en disant : mais si ça va aller vous êtes jeunes et à deux, c’est main dans la main que l’on doit arriver…

Magnifique preuve de courage de cette dame, que j’ai revu sur la ligne de départ. Ses paroles m’ont beaucoup aidées durant la course.

Le grand jour arrive enfin sous un soleil resplendissant, une ambiance très spéciale avec du recueillement presque. Mais la peur au ventre, et une grande aventure qui commence. Enfin, le coup de pistolet tant redouté et attendu… Ça y est, c’est parti pour 100 km, mais combien d’heures ?

Nous partons avec mon ami Denis à l’allure prévue, difficile de partir doucement, de ne pas se laisser entrainer par l’euphorie… Au 6e kilo, un de nos amis du club qui nous accompagne sur son vélo est là, il ne s’est pas encore combien ça va être long !

C’est super, les paysages sont magnifiques mais je pensais que le parcours du marathon serait plus plat. Il commence à faire chaud, et les parties à l’ombre sont bienfaitrices.

Au 40e kilo, je me retourne et n’aperçois plus notre ami à vélo, je commence à m’inquiéter et à m’angoisser… Puis arrive des douleurs dans les quadriceps et là je me dis que c’est impossible, jamais je n’y arriverai. Je dis à mon ami, j’arrête au marathon ! Bien sûr, il me remonte le moral. Un coup de fil de Jean-Pierre (notre suiveur) qui nous annonce qu’il a crevé, il repart et nous rattrape ! C’est chose faite à la sortie de Millau, ouf !

Je crois que maintenant le plus dur est là… Enfin, je vais découvrir le viaduc, peut-être pas dans les meilleures conditions, mais… Nous montons la côte en marchant comme bon nombre d’entre nous, et en profitons pour échanger quelques mots, et quelques plaisanteries. Ça fait du bien et ça rebooste les troupes. Voici enfin ce magnifique ouvrage là devant nous. C’est magique et féérique à la fois. Puis la descente et le ravitaillement à Saint-Georges-de-Luzençon. Arrive enfin Saint-Rome, 57 km d’avalés… Re-ravitaillement.

Nous appréhendons un peu la fameuse côte de Tiergues dont on a tant entendu parlé. Il ne faut surtout pas se « griller ». Donc, alternons course et marche.

Le jour commence à baisser, et la descente sur Saint-Affrique parait un peu longue. Heureusement nous croisons les premiers et sommes sans cesse encouragés par chacun d’entre eux.

Enfin, nous y voilà, nous récupérons nos sacs pour nous changer pour le retour. Erreur de ma part, j’ai gardé mon short pensant que je n’aurai pas froid aux jambes ! Tee-shirt à manches longues, k-way, gants et frontale, le look n’est plus le même. Après s’être restaurée, la soupe était salvatrice, nous voici repartis…

La nuit arrive très vite et en même temps le froid, les kilomètres défilent très lentement. L’ambiance n’est plus là même, nous sommes transis, on se sent un peu seuls, et commençons à beaucoup souffrir. Moi, je n’avais pas pensé aux ampoules aux pieds, et c’est terrible de courir comme cela… Un moment, la douleur me fait dire que tant pis j’arrête, je ne peux plus continuer. Mais, il y a toujours cette volonté de vouloir y arriver… Je pense à mes 3 enfants et à mon petit-fils. Alors j’avance ! Et nous désespérons de retrouver le viaduc. On finit par se demander s’il n’a pas été déplacé dans la journée. Car une fois que l’on y est, ça devient presque bon ! Il est là soudain devant nous, impressionnant et éclairé dans la nuit étoilée, j’ai presque l’impression d’être dans un film de science fiction, en dehors du temps, en dehors du monde… Mon ami Jean-Pierre me fait soudain penser au petit garçon dans le film ET. Il a un sweat à capuche, avec le panier sur le vélo. On s’y croirait presque. Plus nous avançons plus le viaduc recule ! Terrible cette sensation de ne jamais toucher le bout…

Heureusement que nous sommes toujours tous les 3. Bravo à tous ceux que nous croisons dans la nuit, tous seuls et qui ne sont pas encore à Saint-Affrique.

Nous n’avons pas la force de faire quelques mètres pour rejoindre le dernier ravitaillement. Dans les derniers kilomètres, le froid nous transperce, on est gelés, à bout de force. Mais, on l’aura !

Enfin, nous voici dans Millau ou quelques passants nous encouragent encore. Nous voilà à l’entrée du parc, cette dernière ligne droite qui n’en finit pas, et la dernière petite montée pour rentrer dans la salle des fêtes au terme de 15h47. Et là, c’est la délivrance, tous ces visages et les lumières deviennent un peu flous. Je ne sais plus où je suis, je cherche une chaise et les nerfs lâchent. Des larmes de bonheur et de fatigue coulent sur mon visage. Je suis heureuse, on y est arrivés et comme le voulait la gentille dame, ce fut main dans la main que la ligne a été franchie.

Un immense merci à toutes les personnes qui se mobilisent pour que Millau soit Millau. Toute cette gentillesse et ce dévouement pendant, durant et après la course m’ont émus. Encore bravos à vous. Et vraiment aujourd’hui, je me sens différente. Il y a l’avant et l’après Millau. C’est difficile de revenir dans la réalité du monde. Au-delà de l’esprit sportif, ce fut une expérience humaine extraordinaire ou j’ai retrouvé le sens du mot « solidarité ».