100 km de Millau : l’émotion cent bornes

En ce samedi 29 septembre, je suis devenu centbornard, à l’issue d’une course vécue comme un condensé de l’existence. Courir à Millau me tenait à cœur depuis si longtemps, sur un parcours aussi vallonné que redoutable. Récit au cœur de la légende du 100 km.

Une autre dimension

Courir les 100 kilomètres de Millau, c’est rentrer dans une autre dimension. Tel est le slogan des organisateurs et ils ne se sont pas trompés. Depuis quelques années, des amis des Yvelines tels Rodolphe Jacottin (4ème en 2005), Eric Lefebvre ou l’Aveyronnais Régis Lacombe (vainqueur en 2006) m’en parlaient.

Après plusieurs marathons, SaintéLyon ou 6 heures, j’étais prêt à défier le parcours millavois, une référence en Europe : une première boucle de 42 km le long des gorges du Tarn, jalonnée de quelques côtes, où l’on traverse quelques villages typiques et une seconde boucle particulièrement vallonnée de 58 km en forme d’aller-retour Millau- Saint Affrique (plus de 1000 m de dénivelé positif) avec les côtes du Viaduc de Millau et de Tiergues à gravir et descendre dans les deux sens.

J’avais profité de l’été pour mener une préparation spécifique en autodidacte (60-70 km hebdomadaires sur des parcours vallonnés), notamment avec Fabien Batheyron, un ami de course à pied, tout en conciliant cela avec la vie de famille et le travail. Je remercie à cette occasion mes proches et plus particulièrement Laurence pour leur compréhension.

Car préparer «Millau» requiert une détermination sans faille. « C’est une longue route », comme le décrit si bien Thierry Gimenez dans son livre « Au bout de l’effort, la Victoire », un beau témoignage sur cette épreuve mythique. Mythique car c’est l’une des premières courses sur route longue distance créée en 1972. La légende s’est forgée avec son parcours exigeant, ses paysages grandioses, au milieu des causses de l’Aveyron.

La distance, cent bornes, fait peur a priori mais il faut l’aborder avec sagesse et humilité, l’avoir intégrée dans son esprit. Viser un chrono à Millau est un leurre, on vient à Millau pour finir, pour dire ensuite « je l’ai fait ». C’est une véritable course d’endurance quand le marathon s’apparente désormais à une course de vitesse.

Esprit d’équipe

Sur un 100 km, le coureur peut être accompagné d’un suiveur à vélo. Pour cette première participation, j’opte pour deux suiveurs : mon beau-frère Olivier sur la première boucle et mon beau-père Michel sur la seconde. Ce samedi matin, au Parc de la Victoire à Millau, je suis fin prêt, au milieu de 1500 participants.

C’est la grande fête de la course à pied, avec fanfare et trompettes. J’appréhende une seule chose : mon ischio-jambier droit me tiraille depuis quelques jours. L’ambiance de départ est mêlée de tension palpable et de soulagement. Cela se vit plus que cela ne se décrit. Le départ est donné à 10 heures et je cours prudemment à 10 km/h, l’allure moyenne prévue. Le peloton quitte la ville par une deux fois deux voies, direction le Nord, le long des gorges du Tarn.

Au bout de 6 km, dans le village d’Aguessac, les accompagnateurs à vélo sont autorisés à suivre leurs coureurs. Olivier me rejoint. Nous traversons des bourgades animées par l’événement dans un décor bucolique, avec des points de vue remarquables (villages haut perchés…). Parmi les coureurs, tous les profils sont réunis, du plus avant-gardiste (avec le matériel dernier cri…) au plus folklorique (tel Spartacus, un coureur habillé en esclave romain et sabots en plastique !).

Je me ravitaille en eau régulièrement. Le vélo d’Olivier est équipé d’un panier avant où sont rassemblés gels énergétiques, boissons, lampe frontale et l’éclairage vélo pour la nuit – je prévois d’arriver entre 20h et 21h, la nuit tombée. Le charme du 100km, c’est l’esprit d’équipe entre coureur et accompagnateurs. Au bout de 20 km, la douleur à la cuisse s’estompe, mes muscles semblent s’oxygéner, la course peut vraiment commencer. Nous traversons, lors d’une belle ascension, un village médiéval, site magnifique et superbe accueil. Le public scande les prénoms des coureurs, en tenant le journal local qui a listé tous les engagés.

Le parcours est maintenant une succession de petites côtes, je cherche à garder une allure constante. Objectif : ne pas gaspiller trop d’énergie et aborder la seconde boucle avec un maximum de fraîcheur. Je me sens de mieux en mieux. Olivier en profite pour prendre des photos, le binôme fonctionne à merveille. J’atteins le Parc de la Victoire et la fin du marathon en 4h12’, pile à 10 km/h. Je remercie Olivier pour sa collaboration et c’est maintenant à Michel de prendre le relais. Après m’être rapidement restauré à la salle des fêtes, je repars pour la seconde boucle, on entre dans le vif du sujet.

Tiergues la terrible

La course commence véritablement à Creissels au km 45. A la sortie de Millau, j’aperçois le Viaduc et on comprend mieux pourquoi. La côte du Viaduc se dresse devant nous. J’ai un moral de guerrier : deux kilomètres à plus de 7% de moyenne, un des endroits les plus durs du parcours.

A l’aise, je monte à allure régulière, sans difficulté, Michel se faufilant entre les coureurs que l’on dépasse les uns après les autres. En levant les yeux, le Viaduc de Millau, pont routier à haubans le plus haut du monde, est majestueux. Ce lieu est à la démesure de l’épreuve. Au début de la descente, je passe le 50ème km en 5h. La météo, jusqu’à présent clémente, se gâte. L’orage éclate et c’est une pluie battante qui nous accompagne. Michel, à peine échauffé, doit s’arrêter pour s’équiper d’un poncho. Ironie du jour : c’est sa fête !

Après une bonne descente, nous traversons le village de Saint-Georges de Luzençon. Les quadriceps commencent à être durs. La pluie ne me dérange pas trop. D’habitude, à Millau, on court sous le cagnard, alors je ne me plains pas. On aborde ensuite le long faux plat de 7 km jusqu’à Saint-Rome de Cernon, qui commence à faire quelques dégâts autour de moi. Au km 60, le leader de la course me croise. Il a plus de 20 km d’avance, c’est le vainqueur, l’an dernier, de la 40ème édition, l’alsacien Michaël Boch, qui file vers sa troisième victoire consécutive.

C’est l’avantage de l’aller-retour de cette seconde boucle, on croise les coureurs, on s’encourage. Il y a de la fraternité. Autre encouragement à la sortie du ravitaillement de Saint Rome, celui des spectateurs. Malgré des trombes d’eau, ils sont présents pour scander votre prénom. Emu, j’ai des frissons partout, je suis au pied de la « Légende », la côte de Tiergues. Le pente est tout de suite impressionnante au milieu de la forêt, un mur de trois-quatre kilomètres avec deux virages à épingles à cheveux. Je cours à faible allure mais je cours, coûte que coûte, l’énergie est encore bien présente.

Au sommet, à 600 mètres d’altitude, le ciel est bouché, la brume recouvre les collines, la météo dantesque renforce la légende de Tiergues. Tiergues la terrible, impitoyable pour les organismes déjà plus bien frais, stratégique aussi : c’est ici que l’on sait si on va rallier ou pas l’arrivée. Juste avant la descente de Saint- Affrique, Michel et moi avons la bonne surprise de croiser Olivier qui nous prend en photo. En voiture, il a récupéré un itinéraire de déviation pour rejoindre le sommet de Tiergues.

A chaque ravitaillement, je remercie mon accompagnateur : c’est que son rôle est parfois ingrat, il doit moduler son allure en fonction du coureur, être aux petits soins, savoir trouver les bons mots d’encouragements. Nous croisons également un copain, Denis Clerc, qui me salue dans la descente finale sur Saint-Affrique. Il est déjà sur la route du retour. J’atteins Saint-Affrique (km 71) en 7h19’. Et dire qu’il faut maintenant se farcir la même route dans le sens inverse !

Le mystère du Speed Tonic

Après le ravitaillement, j’attaque la côte de 7km pied au plancher. Euphorique, j’ai des supers sensations, je n’arrête pas de doubler des coureurs. Quelques kilomètres plus loin, dans la descente de Tiergues sur Saint Rome, ce sera une autre histoire : les cuisses en feu, je dévale la pente au petit trot (km 80 en 8h30). Je suis un bon grimpeur mais un piètre descendeur.

Tiergues digéré, je traverse de nouveau Saint Rome et croise des spectateurs brandissant une pancarte qui m’interpelle « Nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert. » Prémonitoire : car les 7 km suivants, si monotones, s’avèrent interminables, je vis un calvaire. Mon allure faiblit insidieusement, à mesure que la lumière du jour baisse. Je demande à Michel un énième ravitaillement en glucides, un gel anti-coup de pompe, «le speed tonic ». Il cherche en vain, rien dans la besace. J’étais sûr de l’avoir mis dans le panier. Pathétique, je peste un peu, « où est mon speed-tonic », la scène restera dans la mémoire familiale, digne d’une scène du film « le vélo de Ghislain Lambert ».

La pluie vient de cesser, j’arrive au ravitaillement de Saint-Georges (km 89) à 8 km/h, autant dire à la ramasse. Petits sandwichs au jambon cru, petits pains aux noix, coca, le début de fringale est terminé. «Le mort-vivant» repart en courant, requinqué dans la côte du Viaduc. Millau, c’est un condensé de vie : doutes, espoirs, plénitude, douleurs, renaissance…

Plus que 10 km et Michel redouble d’encouragements. La nuit tombe, au sommet, le Viaduc est illuminé, le noir complet autour de nous, j’allume ma lampe frontale. Enième descente sur Creissels. Au lieu dit, j’accélère l’allure, afin de rallier Millau dans les meilleurs délais. J’avais dit à Michel que l’on arriverait entre 20h et 21h.

Il risque de me facturer une heure de vélo supplémentaire ! Je franchis le pont du Tarn (km 98) à 11-12 km/h, rentre dans Millau, la fin est un long faux plat montant dans la ville. Je me sens comme apaisé, je remercie Michel, on a vécu un après-midi inoubliable. Je rentre dans le Parc de la Victoire, qui porte bien son nom.

Car à Millau, du premier, en 7h10, au dernier, en 23 heures environ, tout le monde est traité de la même manière. Je remonte la grande allée boisée, au bout c’est la salle des fêtes, énième photo d’Olivier, impeccable suiveur et reporter photo, le chrono affiche 10h54’ à la borne 100. L’émotion est contenue mais réelle.

J’ai l’impression que ces 100 km sont passés si vite, jamais lassé. « Faire Millau » était le projet le plus exaltant à mener depuis mes débuts en course à pied, il y a plus de 20 ans. Passé quelques jours, je récupère bien, la distance du 100 km route me plaît, mais il faudra du temps avant de se relancer dans une telle aventure.

Restent le souvenir de Tiergues dans la brume, la frénésie des ravitaillements, la chaleur humaine des bénévoles, la complicité avec mes accompagnateurs, l’impression de plénitude ressentie dans les côtes du Viaduc et de Saint-Affrique, tout ceci hantera mon esprit pour longtemps.

Alexandre Delore?,

Licencié à l’Entente Sud Lyonnais