Et la destination fut belle

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D’abord c’est un voyage, un voyage pour une destination lointaine, 10 semaines plus tard, une destination imaginée, rêvée, idéalisée mais dont on ne connaitra la forme qu’au bout… du long voyage. C’est un voyage espéré linéaire, sans embuches, lui aussi idéalisé mais qui au final, comme un voyage, sera pleins de surprises et d’imprévus.

Pour préparer ce 100 km, j’avais fait le choix d’un voyage light, adapté à mes contraintes, à l’envie de ne pas trop en faire (ça ne me réussit pas), à l’envie de l’intégrer dans la vie quotidienne sans bouleversement. Un choix aussi dicté par une manière de faire assez atypique dans l’ultrafond, qui s’apparente à « une marque de fabrique », et qui consiste à performer à moindre cout : le programme sera donc de 3 séances hebdomadaires, parfois 4, 4 à 5 heures de sport par semaine. Pas plus.

Au final un voyage bien mené, adapté et qui a vu la forme venir peu à peu et la vitesse de base s’installer progressivement autour des 12 km/h. Dernière quinzaine, l’entrainement prend une tout autre forme : surement pas physique, elle se jouera au poids, au poids de forme que je cherche à affiner. 2/3 kilos de moins et la barre des 75 kg est franchi, du jamais dans ma vie de coureur, de quoi donner des ailes pour le jour J.

Et justement, le jour J, c’est ce qui suit Smile

Premier kilo, direction Aguessac, à l’écoute de tout. Tout semble aller. Je me cale sur un tempo ballade. Dans l’idéal, mon tableau de marche me donne 53’ au 10 km. Rapidement, je suis en dessous. Que faire ? ralentir ? certes mais pourquoi ralentir quand on se sent au ralenti. Je cogite et trouve une explication : le poids, le fameux. Mon 12 km/h à l’entrainement que je voulais transformer en 11,5 en course, je l’avais validé avec 2/3 kilos en plus. En version allégé, le 12 à l’heure me va comme un gant. Je ne change rien.

Bernard se met en route à Aguessac. On est sur la même longueur d’onde. Je sais que ça va fonctionner. Je ne serais pas déçu. Passage au 10 km, 49’ malgré une pause technique. Boudiou, ça va vite. Je décide de lever le pied. Rivière, Boyne, je ne m’occupe de rien que de courir. Bernard gère les ravitos. Je croise dans les environs un certains Vincent Toumazou. C’est peut être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup Smile). ça veut dire que je suis dans un monde qui ne met pas connu. Vincent est un sacré coureur, une bible de Millau et un performer affirmé.

A ces côtés, le sentiment est mitigé. Qu’est-ce que je fais là ? Les choses rentreront plus tard dans l’ordre, il me distancera vers le 25ème. Km 20, 1h40. Le calcul est vite fait. 12 km/h. J’ai 6’ d’avance sur mon plan de marche. Bernard a l’air de trouver ça moyen, il me propose de lever le pied dans les 10 prochains kilos vallonnés. Je vais l’écouter pour pointer en 2h32 au 30ème. On commence à reprendre des coureurs en surrégime, des marathoniens dans le mur. Quelques têtes de ma connaissance sont encore dans les parages, des costauds et habitués de l’exercice. Vigilance. Millau est en vue.

Mes jambes durcissent un peu. OK on a beau dire qu’il faut arriver frais à Millau, perso, je ne sais pas faire un marathon sans mal aux jambes. Je pointe au 40ème en 3h22. 10 minutes d’avance sur mon timing. Le mal de cuisse me chagrine un peu mais j’ai dans l’idée que le profil vallonné de la seconde partie devrait m’être plus favorable que la première boucle. 3h35 au marathon. Pas mal pour un gars qui a un record en 3h19 Smile).

Entre temps, ma nounou (Bernard) a géré l’intendance. La première boucle aura été faite à la boisson énergétique, la seconde devrait se faire au coca. Toujours dans l’intendance, le téléphone qui, oh surprise, annnonce la venue de Sandra et des enfants à Creissels (ben wouais, le luxe d’avoir un 100 km qui passe devant la porte). L’aller-retour au parc de la victoire permet aussi de jauger les force en présence. Les écarts sont déjà conséquent entre les coureurs et je repère mes têtes connues de ci de là. Je pointe 56ème au marathon.

Au-delà du marathon

La traversée de Millau est « perturbante ». Difficile après 40 km à ne penser à rien de jongler entre les voitures, les changements de direction, le train qui décide de passer juste devant moi. Un petit quelque chose qui me sort de la course quelques minutes et qui perturbe une progression bien calée. Petit bisou familial au Km 45 (j’ai les boules de ne pas traîner) et déjà quelques victimes à la sortie de Millau. Le moral est bon, la première grosse bosse est devant moi. Je prends bien soin en sortie de Creissels d’optimiser la trajectoire, on ne sait jamais, dés fois que la perf visée se jouerait à la minute ). Côte du viaduc. Je décide de persister en mode course. Le différentiel vitesse de marche – vitesse de course est important. Les écarts se creusent et malgré un coureur qui me dépose violemment, je remonte encore quelques coureurs.

Sous le viaduc, première crampe histoire de salut Franck un pote en boitillant et je repars bon train sur la descente de Saint Georges. Ma vitesse en descente n’est pas terrible. Je le savais avant de partir, pas de miracle le jour J. Je ronronne à 12 à l’heure, incapable d’envoyer plus gros sous peine d’y laisser une paire de cuisse (déjà que ….). Je passe Nico, un pote de l’Asso qui justement à griller ses cuisses dans la première boucle. Les premières gouttes s’installent au moment où je débouche dans Saint Georges. Le comité d’accueil est conséquent (même si, il faut le dire, c’était Nico qui était attendu avant moi). Je poursuis bon train, à l’assaut d’un secteur que je n’aime guère : Saint Georges – Saint Rome.

Renaud et JB viennent en vélo se mêler au cortège. J’essaie de rester dans ma course mais peu à peu, je sens que la concentration (ce petit quelque chose qui fait que même en discutant, on est dans l’effort) vacille. Je m’applique sur les trajectoires mais sens qu’avec l’orage qui approche et la concentration qui flanche, un mauvais moment se profile. Sous des trombes d’eau, alors que Renaud et JB ont fait demi-tour, j’essaye de rentrer dans ma bulle, celle que je partage avec Nanard, ma nounou depuis maintenant 60 km et 5h14. Je suis à l’entrée de Saint Rome sur les bases de l’objectif, certes sous les 10h, certes au environ de 9h30 mais plus très loin des 9h12 négligemment pensé et écrit à la vue de mon numéro de dossard du jour (1209). De là à penser au 9h… la côte de Tiergues ne me l’autorisera pas. Le gros grain est passé. Je m’enquiers plus de Bernard que de moi mais à aucun moment il ne laissera transparaitre le moindre signe du froid et de la pluie qui nous entourent (tu peux le dire maintenant). Je monte Tiergues en courant, pas fort mais en courant.

Encore un coureur ou deux qui me passe mais bon, fallait pas espérer en doubler tout en prenant un coup de barre. Sommet de Tiergues : j’estime la montée entre 22 et 24’, conforme à mes prévisions. Belle surprise de voir au sommet un comité d’accueil inattendu : Enzo, Lalou, Sylvie et Michel qui ont bravé le froid. J’en ai des scrupules à ne pas m’arrêter 5’ mais le jour n’est pas au bavardage, je ne suis pas encore à destination. La descente sur Saint Affrique est immensément longue. Je ronronne autour de 12 km/h, les cuisses bien durent et l’oeil sur le chrono qui me montre quand même que le rythme à baisser. Le 70 eme Km en 6h16 sonne le glas d’une pensée qui a pu un instant me traverser la tête. La barre des 9h ne tombera pas.

Re-comité d’accueil à Saint Aff, les mêmes qu’en haut de Tiergues. Vous avez fait comment pour venir jusqu’ici ? Je jette un oeil à mon chrono avant de faire le tour de ville. Je mettrais 8’. Le calcul est vite fait. Je n’ai pas croisé dans l’aller-retour depuis Millau mes potes « qui vont vite », Vincent, Christian, Cyrille. Ils sont dans la boucle et donc à moins de 8’ de moi. Je suis encore dans la course. La remontée de Saint Aff commence par quelques mètres de footing avec Enzo, Michel (Ah, le nutella), Sylvie et Lalou. Un bon coup de boost pour se lancer dans ce mur et le long faux plat qui s’en suit. Je suis bien. Je passe en courant. Moi le grand fan de la méthode Cyrano, je suis en passe de réaliser un truc important à mes yeux. Faire les 100 km intégralement en courant, sans jamais marcher. La pente s’adoucit, j’allonge la foulée. Bernard est passé en mode coatching.

Pas d’affolement. Je reprends un gars. A ce niveau de la course, les écarts sont importants et le différentiel de vitesse faible entre les coureurs (hors défaillance). C’est mètre par mètre que je parviens à passer le gars en bleu que j’ai devant moi depuis 30’. Sommet de Tiergues. La stratégie est claire avec Bernard. On descend tranquille et on commence à envoyer à partir de Saint Rome. Dans la descente, Cyrille (qui suit cette année) me passe à vitesse grand V. Un moment bien sympa. Je ne descends toujours pas au top. Je suis à 12, sur les freins, pas franchement plus vite que ma vitesse à plat.

Km 80, 7h22, il ne va pas falloir se rater pour viser les 9h12. Avec la bosse du viaduc, c’est du 11 à l’heure qu’il va falloir assurer. C’est parti. Je me cale. Bernard se met au coaching sérieux. Je savais qu’il serait l’homme de la situation, je l’avais informé de mon envie de compet’, de perf’ et qu’il faudrait au retour me pousser pour rentrer au mieux. Je me cale à 11,5. Je suis bien mais vigilant à ne pas trop en mettre. La sensation est grisante, l’impression ressentie étonnante. A la question « tu penses courir à combien ? » j’aurais parié 13, 14. En fait non, ce n’est qu’un joli 11,5 km/h, parfois 12, rien de plus mais la sensation de vitesse est présente. Je soigne encore mes trajectoires (ben wouais, ça peut servir), passe sans un regard le ravito entre les 2 villages. La musique m’arrache un frison de plaisir comme un avant goût d’une fête « intérieure » qui s’annonce.

L’ultime surprise se pointe à quelques kilomètres de Saint Georges. Ca fait maintenant 2 heures que je croise le peloton et au plus je me rapproche de Millau, au plus l’allure des coureurs qui montent est faible. Et puis, au milieu de ceux là, je vois venir un coureur « pas dans l’allure ». Surprise, Laurent est venu à ma rencontre. On se connait peu, c’est plutôt un pote à Bernard mais le geste est fort. Peut être parce qu’il court, l’harmonie va fonctionner. Le duo devient trio et Laurent qui devait juste faire 5 km finira jusqu’au parc avec nous. Entrée de Saint Georges, je suis bien et mon rythme m’impressionne. Toujours cette fichu impression d’aller très vite. Il n’en reste qu’une. La bosse du viaduc.

Je suis revenu sur les pas de Monsieur Vincent Toumazou. C’est plus là même. C’est moi qui revient et lui semble un peu dans le dur. L’attaque de la bosse se fait au coude à coude. Le sentiment qu’aucun de nous deux ne voulait céder s’installe chez moi. Merci Vincent pour ça, l’idée amicale de ton retour après ta pause m’a boosté pour finir cette bosse. Vincent fait une pause marche pour se restaurer, je ne le reverrais pas. Maintenant, il s’agit de tout donner. C’est le cas mais le dosage est fin. Il faut tout donner mais il reste 10 km. Je pointe au Km 90 en 8h16. Bernard et Laurent me poussent. Le dosage de leur soutien est parfait. C’était vraiment ce qu’il me fallait, à fond mais intelligemment pour ne pas exploser à 5 kilo de l’arrivée. Je bascule. La descente sous le viaduc ressemble un poil à celle que j’ai connu lors de mon premier Millau en 2001.

J’ai les cuisses de Pinocchio …. en bois et je sais qu’il faut être attentif, qu’une contracture peut survenir et me laisser là quelques précieuses minutes au bord de la route. Devant, au loin, j’ai bien une cible ou deux mais il faut croire que je ne suis pas le seul à tenter un final à bloc. Un coureur me passe. Je n’ai plus les armes. Du moins en descente. Rond point de Raujolles. Il reste 5 km. Ce raidard devant nous, je les fais 20 fois à l’entrainement, quasiment à chacune de mes séances. Je sais qu’il dure …1’.

Dans ma tête, le sprint démarre en haut. Je monte « grosse plaque », en force. Heureux hasard, Manu est là à attendre un coureur. Il va me suivre pendant 2 kilomètres. Je demande à Bernard de jouer au gendarme et de se débrouiller avec les voitures, que je vais encore et toujours optimiser mes trajectoires. C’est partir pour 15/20’ de folie. Je me mets à bloc. Mon « à bloc »à moi, peut être qu’il va faire sourire Laurent ou Bernard en lisant ces lignes mais j’avais l’impression de voler. Le radar à l’entrée de Creissels ne se déclenche pas. Frustration, je pense que j’aurais fait un beau score.

Piste cyclable, trottoir, je voltige. Km 97, petit descente, mes cuisses se rappellent à mon bon souvenir. Je calme un peu le jeu pour mieux repartir sur le plat. Super U, pont le Rouge. Mon pote Yannick, celui qui affute ma coiffe avant mes compets est au rendez vous du rond point. Le voir là me booste pour la remontée vers le Mandarous. Bernard devant fait son taf, Laurent m’encourage. Dernier Kilo, je crois que je n’en ai pas vu la moitié, les yeux fermés, les poings serrés, à bloc, comme à mes plus belles séances de pistes. Derniers hectomètres, dernière péripétie, la SNCF s’en mêle. La barrière du train se baisse devant moi. Laurent et Bernard se mette sur la voie, ça passe, je passe. L’entrée du parc est là. Derniers mètres, Sandra est là, comme la première fois avec 2 enfants en plus, les potes de l’ASGC aussi. Le chrono s’arrête sur 9h11’07’’.

Epilogue

Y a pas à dire, ça peut servir de couper les trajectoires (objectif en 9h12′).

Compte-rendu initialement publié ici