Le rêve

Voilà, c’est fait. Le rêve est réalisé en ce 28 septembre 2013. Que de souvenirs, d’anecdotes, de peurs et d’angoisse réunis. Trois jours plus tard, ne reste que de l’émotion, du bonheur et il faut se l’avouer de la fierté. Vendredi soir, enfin le fameux parc de la Victoire, ambiance décontractée pour le retrait des dossards. Les « autres » ne semblent pas angoissé, moi si.

 

Brigitte, mon épouse l’est aussi, mais ne le montre pas, elle va courir le marathon puis enfourcher le vélo pour 58 kms. Moi je cherche les « anciens », ceux qui ont vaincu Millau. Besoins de se rassurer pour ce 1er 100kms.

La nuit est agitée, pas besoins de réveil, une seule envie, que 10h00 arrive et que l’on parte.

09h00 : départ pour le parc, Brigitte trouve le moyen de s’écrouler sur le pavé, genou écorché et surtout grosse boiterie mais rien ne semble touché sur le plan ligamentaire.

09h30 : nous sommes prêts, le cortège s’élance dans les rues sous le regard des passants, des familles, on dirait des gladiateurs qui défilent avant le combat. Oui cela doit être cela, nous allons au combats : contre ses peurs, ses douleurs, ses faiblesses pour montrer quoi ? À qui ? Je l’ignore encore.

10h00 : Le départ enfin, pas d’euphorie, et coup d’œil sur la montre l’iPhone, tout fonctionne (encore !).  Les premiers kms sont avalés, 9,5/h je trouve cela rapide mais tellement bonne sensation. Des petits groupes se forment, on discute, j’écoute surtout les conseils d’un chevronné en restant près de lui. Le paysage est grandiose et le temps est parfait. 7ème km, les suiveurs entrent en jeu. B  et moi nous retrouvons dans notre groupe entourés de vélos, dont Michel et son suiveur Jean Marie (il va devenir important plus tard !).

11h00 : Bientôt les 10 kms, Brigitte se « promène » bien sûr à cette vitesse, moi j’ai l’impression de voler mais je garde mon calme et mon envie d’augmenter le rythme, si j’oubli, mon « ancien » me rappelle à l’ordre. Les ravitaillements se suivent et nous arrivons au semi dans ce merveilleux village ; le Rozier. Je sais qu’à partir de là le « toboggan » commence (je me rappelle la vidéo en 2cv ! ses flèches vertes, oranges etc..) ; je m’attendais à des difficultés mais je les avale sans problème toujours sur un rythme de 4h40 au marathon.. Par contre, coup dur pour Michel qui visiblement souffre d’un claquage, il essai de rallier Millau et verra mais garde peu d’espoir. Son suiveur est désespéré à la fois pour Michel et pour lui-même car il se faisait une joie de faire ces 100 bornes. Je décide de quitter l’électronique, plus de montre, plus d’iPhone, dorénavant tout à la sensation…

14h00 : Millau est en vue, toujours de bonnes sensations, Brigitte ne va pas tarder à accélérer pour prendre le temps de se changer et enfourcher le vélo.  Michel va renoncer c’est plus prudent et propose à Jean marie de « finir » avec nous. Pourquoi pas, du coup au 40ème, je vois partir Brigitte escorté de Jean Marie, dernière consigne de B ; « fais toi masser, ravitailles toi et hop je serais prête ! ».

14h39 : et hop, un marathon, j’aperçois Jean Marie qui attend Brigitte. Ravitaillement et direction les soins, les cuisses sont dures et je vais apprécier le massage. La kiné est douce, gentille, souriante comme tous ces bénévoles, elle sent que mes muscles sont tendus (pourquoi ce n’est pas normal ?) et la douceur de sa voix et de son visage n’ont rien de commun avec son massage ; Je suis passé dans un broyeur manuel mais je retrouve mes jambes pour repartir..

Maintenant, j’attaque l’inconnu, au-delà de 42,195km, mes jambes sont présentes mais ma tête va me lâcher. Je sors du parc, et ne voie personne. Je suis certains qu’ils me cherchent devant, et continuent sachant qu’ils s’apercevront vite de leur méprise.

45 km, impression de ralentir sous la douleur (mais quelle douleur ?). Sortie de Millau, et traversée de Creisseil, je m’inquiète ne voyant toujours pas arriver Brigitte ; et si ils attendent ma sorite du parc ?

47ème km : un « mur »est  devant moi et en haut « LE » viaduc. J’ai mal aux jambes, soif et pas de suiveur, impossible de m’en sortir. J’attaque la montée toujours en courant, et alors que je dépasse des « marcheur » ils me crient «  arrêtes tes conn.., marche avec nous jusqu’en haut sinon tu vas le payer ! » Je crois que je n’attendais que cela, sa phrase n’est pas fini que je marche déjà vers ce sommet. 2,5km plus haut, la délivrance, le viaduc majestueux et pour couronner le tout 2 magnifiques vautours qui  tournoient au-dessus de nous. Mes suiveurs sont toujours perdus, j’attaque la descente qui  (me) semble aussi pentue que la montée. Mes jambes arrivent à peine à courir, chaque foulée est un calvaire, ma tête quant à elle est complètement minée. Je ne me vois pas continuer, impossible et pourtant je suis au 51ème km….

Brigitte arrive enfin, Jean Marie avait crevé, et l’entraide sur Millau n’est pas qu’entre coureur puisqu’un suiveur lui a totu simplement donné une chambre à air. Je leur fais par de mon intention d’arrêter la car je n’en peux plus, les jambes sont broyées et la tête est lourde. Brigitte va alors trouver les mots pour me convaincre d’aller jusqu’à Saint Affrique et seulement là-bas je rendrais mon dossard.  D’abord se ravitailler à saint Georges, un ravitaillement qui va durer 20 mn !…Je mange, bois ce qui est à ma portée et tombe sur une chaise, le repos, c’est tout ce que je veux.

A côté, un autre « cinglé » vient s’assoir, nous discutons et lui fait part de mon intention d’abandonner au 71ème. Il n’est guère mieux que moi mais moralement il est encore fort. « Quoi ? Abandonner, mais n’y penses même pas » me dit-il, « on finira en rampant peut être mais on finira ». Sur ce il me donne une potion magique, SA potion magique… Une pomme de terre cuite (Charlotte) bio cultivée par lui… « Avec ça, tu vas voir comme tu vas rouler !»

C’est tellement surréaliste et marrant que j’avale sa pomme de terre, des œufs, de la bière et je repars, destination Saint Affrique !

55 kms : Allez encore 16 et stop car ma tête me fait toujours mal, quant aux jambes !…. Brigitte quémande un doliprane à une brave dame devant chez elle, elle le lui donne, sourire en plus pour moi et la boite complète pour Brigitte.. Je l’avale dans l’instant, le 1er coureur me croise…. Quelle foulée, que cela semble facile alors qu’il avale cela en 7h30… Puis on croise d’autres concurrents, la 1ère féminine (8h45, chapeau bas !),

Jean Marie s’approche de moi et me dit : « t’as vu ? » je regarde autour de moi autre chose que le bitume, je ne vois rien de spécial. « Regarde ta foulée, elle a changé » reprend – t-il, rapide check up ; la tête Ok les jambes ? Tiens mes jambes, plus aucune douleur, impression d’avoir fait 10kms, « merde » ! Sa pomme de terre, drôlement efficace !.

Je « fonce » vers Tiergues, celle-là elle est pour moi. J’ai tellement lu sur elle, tellement vu la 2CV dans ces lacets que je la connais par cœur, je préviens Brigitte et jean Marie qu’il est hors de question de marcher. Ravitaillement de saint Rome et virage à droite ! Bing ça monte comme un col, Brigitte peste une première fois contre des organisateurs vicieux et sadiques pour nous imposer ça. Moi je cours, rythme de 8km/h, je suis bien. Je double beaucoup de « marcheurs », Brigitte à mes côtés ne cesse de m’encourager, d’admirer (pardonner du peu !) la manière dont je grimpe Tiergues. Dernier lacet, le plat puis la descente mais avant ravitaillement (biere, perrier, œufs, sandwich, chocolat) et je repars pour cette interminable descente. Dieu que les jambes chauffent à freiner son corps, impossible de laisser aller sans le payer plus tard. Je croise mes amis du groupe du marathon, le groupe est épars mais ils sont toujours là. Un geste amical suffit pour tout se dire (« c’est dur, accroches toi, tu va le faire »), encore 2,5km de descente mais cette fois le panneau annonce du 7%. Quelle descente ! Une tuerie à jambes, j’ai bataillé ferme pour ne pas marcher mais enfin le plat… Saint Affrique ! 71kms et je me sens (encore) bien, plus question d’abandonner, il est 19h00, un rapide calcul me laisse 5h00 pour les 30 derniers. Oui j’y serais avant minuit, c’est mon challenge.  Une soupe, et toujours bière chocolat et je repars. Le speaker me convie à finir en 02h45, drôle quand les jambes sont plâtrées.

Sortie de la ville et là c’est un  « mur d’escalade » qui est devant nous. Jean Marie est « poisseux » car nouvelle crevaison, mais il aura le temps de nous rattraper car la montée est longue !..

Je marche sur les 2,5km difficile puis repart pour une fois sans trop de difficultés. La nuit tombe rapidement et le cortège de lucioles commence, donnant un aspect féerique à cette route. Enfin le haut de Tiergues, elle ne m’a pas « eu », je suis toujours là, ravitaillement et déjà il faut penser à repartir et se dire que la descente va faire mal..

Jean Marie nous double comme un fou et en oublierai presque de tourner, 1 km de plat et ça y est, nous descendons.

Je crois que jamais je n’aurais imaginé descendre Tiergues comme cela, ma foulée est souple, à peine douloureuse, vraiment l’impression d’être à l’entrainement et surtout de ne pas avoir fait 75 kms.

Les 80 kms sont avalés sans soucis, 85 idem. Saint Georges arrive pour son ravitaillement et je repars vers LE MONSTRE.  La montée est rude (c’est bien l’idée que je m’en faisais à l’aller), et puis au détour d’un virage, je le vois, la haut, dans la nuit noire parsemée d’éclairs d’un orage heureusement pas encore sur nous. Il est majestueux et me fait repenser à ces deux vautours. Oui (est ce que je commençais à délirer ?), je vois ces ailes qui nous appellent, qui semblent nous dire à tous, « venez, je suis en haut, vous serez à l’abri ici ». C’est grandiose, émouvant malgré des jambes de plus en plus lourdes. 1200 m encore et enfin ce rond-point. Maintenant il faut descendre, mais impossible de courir, c’est trop raide, chaque pas me déchire le corps, mes pieds sont encore là mais chaque appui fait mal…

Brigitte me parle avec douceur, jean Marie choisis la manière forte (comme les deux flics, un gentil, un méchant !), rien y fait, plus d’essence. Portant aux 500 derniers mètres, je coure de nouveau, arrive au rond-point ou un policier sympa et souriant m’encourage. Je pense à lui et sa famille qui doit maudire ce jour où il est de permanence pendant plusieurs heures. Son sourire me fait du bien, (rare dans la police, non ?), je vois le panneau 96, je sais que le dernier ravitaillement est proche, mes jambes sont en « feu », ma tête n’est plus là…

Une des dizaines de bénévoles me demandent ce que je voudrais. Je lui réponds « une paire de jambes » ! C’est « nimp » comme dirait ma fille, mais elle sourit à ma blague (quel humour nul à ce stade !…).  Je me restaure une dernière fois et tente de repartir.

100 m, 200m impossible de courir, Brigitte et Jean Marie sont désespéré, ils essaient tout mais rien n’y fait. La volonté est là mais cela fait trop mal, on me frappe à coup de marteau sur les pieds, les cuisses. Je peux finir en marchant après tout ! Brigitte revient, me dis de marcher plus vite, j’exécute, « allez encore un effort » dit-elle, et je retrouve un semblant d’allure de coureur à pieds.

97 kms : Encore trois, je serre les dents, imagine mon arrivée (triomphale !)Et ça ma galvanise.

97,5 kms : un « bolide » me double, comment fait-il ? Je lui demande ce qui urge et il me répond « j’en ai ras le bol, je fonce. ») 50m plus loin il avait oublié que seules nos têtes commandent à cet instant, et vouloir « escalader » un trottoir de 10 cm relève du concours olympique du saut en hauteur. Résultats je le retrouve effondré dans des fourrés, heureusement sans gravité pour l’empêcher de repartir aussi vite.

98 kms : Où est-il ce panneau ? J’étais certains qu’il était sur le pont ! (un type qui conduit une 2cv ne peut pas mentir !), je suis dans Millau, j’appelle à l’aide pour qu’on me trouve ce panneau. Jean Marie me dit qu’il était bien sur le pont et que je l’ai raté. Ouf, les rue de Millau, la place, le monde, ses applaudissements sont forcément pour moi vu que je suis tout seul, c’est le plaisir avec un grand P. Les gens continuent de nous donner des sourires, je leur rends au centuple, le point levé. Le gladiateur que je suis va vaincre LA BÊTE.

99 kms : trop d’émotion, je pleure de joie. Je le voyais ; l’imaginais depuis des semaines ce panneau du double 9. Là il est en visuel à 100m, 50, 40 30 10. Ca y est, le parc de la Victoire m’attend. Je suis survolté, « surbousté », impression de courir à 15/h alors que je dois à peine dépasser les 7km/h. Les gens sont là, souriants, encourageants et moi je cours le point levé, en pleurant comme un gosse.

Le parc : Quelle entré, le parc est pour moi seul, j’entre dans le stade de mes jeux olympiques comme si j’étais vainqueur. Je suis vainqueur ; de mes doutes, mes souffrances, mes peurs durant ces 13 :29mn. Encore 100 m, Brigitte me rejoint et enfin l’entrée dans la salle !

100 kms : Dieu qu’il est beau ce chiffre, les gentils organisateurs n’ont pas pitié de nous et il faut arriver sur le podium, mais après le viaduc et Tiergues c’est de la « rigolade ».

Le temps s’arrête, les jambes aussi, je ne réalise pas, si en fait je l’ai fait ! Je tombe dans les bras de Brigitte et Jean Marie, sans eux rien n’aurait été possible. Je pleure comme un gamin en les remerciant.

J’ai bien mérité ma bière, une vraie ! Faudra juste quelques minutes pour faire 100m, nous marchons tous comme des pingouins, en ayant l’impression que les arbres bougent pour nous empêcher d’aller droit. Je suis pieds nus sur les graviers, quel bonheur de sentir le sol. Je claudique à côté d’une femme qui a mis 10h15 (quel exploit !), j’admire.

La suite sera douloureuse, la nuit, le retour, les jours suivant, mais que d’émotions. Nous avons  vécu une aventure extraordinaire, découvert une course mythique organisée par une équipe fabuleuse aidée par des bénévoles d’une générosité ahurissante.

Je garderai en mémoire ce sourire sur tous les gens croisés, cette entraide entre coureurs, suiveurs. Personne ne triche à Millau. On vient pour la perf, l’amitié ou le besoin trouver nos limites, on revient cassé, fourbu mais des images pleins les yeux.

J’ai promis à quelqu’un de ne faire qu’un 100 kms, je tiendrais parole même si je comprends ceux qui attendent déjà l’édition 2014… Quel intérêt de revenir souffrir sur Millau ? La « Magie » tout simplement, tout est magique à Millau.