(Ceci est la 1ère partie du compte-rendu, sur 3 parties en tout ; la 2ème partie est ici, la 3ème est ici)
 
Millau is for lovers
 
Demandez aux coureurs que vous connaissez : chacun a sa course fétiche, celle à laquelle il aime bien participer chaque année, quitte à ce que ce soit au détriment d’autres courses qui, pourtant, devraient lui plaire. Les raisons de cet attachement un peu irrationnel peuvent être très diverses : c’est la première course sur laquelle ce coureur a fait un joli résultat, c’est la course du village où il a grandi, c’est la course où lui est arrivé un événement exceptionnel … Et par conséquent, les « courses fétiches » ne sont généralement pas les mêmes, d’un coureur à l’autre.
 
À cette règle générale, j’ai remarqué une exception : les 100 km de Millau, qui semblent exercer un pouvoir magnétique sur de nombreux coureurs à la fois. Nous sommes ainsi quelques-uns à tenir absolument à venir prendre part, le dernier samedi de septembre, à cette course difficile, mais terriblement attachante. Quelles que soient les humiliations qu’elle ait pu nous faire subir, quelles que soient les souffrances qu’elle ait pu nous faire endurer, nous n’imaginons pas la laisser se courir sans y participer. Le grand champion Michaël Boch faisait partie de ces inconditionels, il avait même pris le risque, en 2011, de venir la courir deux semaines après avoir participé aux championnats du Monde (bravant ainsi l’interdiction que lui avaient faite les entraîneurs de l’équipe de France, qui menaçaient de ne plus le sélectionner s’il enchaînait les deux courses). Inscrit à la dernière minute, il avait d’ailleurs eu beaucoup de mal à trouver un hébergement sur Millau, et il avait passé la nuit d’avant la course sous une toile de tente, à essayer de dormir sur un tapis de sol au confort qu’on imagine sommaire – ce qui ne l’avait pas empêché (pas plus que la fatigue de son récent championnat du Monde) de tous nous battre le lendemain. Le Millavois Jérôme Chiotti, dont le père et le frère l’avaient courue, fait également partie des amoureux des 100 km de Millau. Il a beau avoir gagné les deux 100-bornes qu’il a terminés, les 100 km de Millau se refusaient à lui, il avait pris trois fois le départ, sans jamais atteindre l’arrivée. Ces abandons multiples le désespéraient au plus haut point, et chaque fois il jurait ne plus jamais chercher à participer à cette course maudite – et chaque fois il finissait par se ré-inscrire, incapable lui aussi de résister à l’attraction qu’elle exerçait sur lui. Je pourrais en citer beaucoup, de ces coureurs qu’on retrouve chaque année au départ de la course: Mickaël Jeanne, qui l’avait découverte en 2014 (et de quelle manière ! il l’avait remportée, au terme d’un duel formidable dont j’avais été la victime : voir ici le récit de cette aventure inoubliable) ; Aurélien Connes, le Saint-Affricain, qui y participe chaque année depuis une quinzaine d’années, en s’améliorant à chaque fois (depuis plusieurs années, il termine infailliblement dans les toutes premières places du classement) ; moi-même, qui n’ai raté aucune édition depuis 2010, année bénite où je suis venu la courir pour la première fois …
 
L’an dernier, une escouade de néophytes talentueux était venue se mêler à nous, et avec un succès éclatant : sur le podium final (Jérôme Bellanca, puis Fabien Chartoire, puis Cédric Gazulla), chacun des trois champions venait de découvrir le parcours. Il se trouve que ces trois coureurs ont été sélectionnés en équipe de France, pour participer au championnat du Monde qui avait lieu, cette année, en Croatie, trois semaines avant les 100 km de Millau. Il était donc prévisible qu’ils ne puissent pas revenir à Millau … Sauf que Fabien et Cédric ont dû abandonner à la mi-course du championnat, et qu’ils n’ont pas tardé à tomber dans les filets de la course aveyronnaise : puisqu’ils avaient suivi un entraînement coriace pour le championnat du Monde, ils pouvaient s’inscrire à Millau et espérer raisonnablement améliorer leurs classements de 2017 … Enfin, Jérôme Andrieu, excellent 100-bornard, ancien membre de l’équipe de France, dont une blessure l’a tenu exclu ces deux dernières années, venait faire son grand retour sur le 100-bornes à Millau cette année. De tous les participants, c’est le seul qui avait déjà couru en moins de 7h – et à trois reprises !
 
La liste des favoris était donc particulièrement longue cette année ; aux coureurs que je viens de citer, il fallait ajouter Ludovic Dilmi (vainqueur en 2013), Stéphane Ruel (vainqueur à Belvès l’an dernier, puis qui s’était payé le luxe d’enchaîner, en deux semaines, une 9ème place à Millau puis une 2ème place à Amiens, à 35 petites secondes du vainqueur !), et Dominique Herzet (4ème en 2016). Nous étions donc dix coureurs à pouvoir légitimement espérer l’emporter cette année à Millau, et chacun de nous était soumis à l’étrange attraction de cette course, qui nous faisait venir et revenir à Millau, comme des papillons de nuit qui ne savent pas s’éloigner d’un lampadaire allumé …
 
Chat échaudé craint l’eau froide
 
En ce qui me concerne, j’avais notamment à cœur de me faire pardonner le résultat de l’an dernier. Double vainqueur en titre, je n’avais pourtant pas existé sur la course. Rapidement distancé par des coureurs bien plus forts que moi, complètement éteint par une pluie froide qui nous avait accompagnés toute la journée, j’avais été le simple spectateur d’une course sur laquelle je n’avais pas du tout pesé (voir ici le récit de cette (més)aventure).
 
Entretemps, j’avais participé aux 100 km de Belvès, le 21 avril, qui servaient de support au championnat de France de 100 km cette année. Sous la première grosse chaleur de l’année, les défaillances s’étaient multipliées parmi les favoris, et j’avais terminé troisième en 7h40, là où j’avais rêvé l’emporter en moins de 7h15. La course avait été dominée par Cédric Gazulla qui, on l’a vu, avait découvert le 100-bornes six mois plus tôt à Millau, et qui venait confirmer de façon spectaculaire ses excellentes dispositions pour ce genre d’exercice (voir ici mon récit de la course).
 
Cet été, j’avais décidé de reprendre le plan d’entraînement qui m’avait si peu réussi à Belvès : j’estimais que mon échec à Belvès était plus probablement dû à un manque de condition physique en début de préparation (j’aime bien couper complètement l’entraînement chaque hiver, ça me permet de me refaire une santé et une motivation pour l’année suivante ; mais ça m’oblige aussi à reprendre l’entraînement de zéro chaque début d’année, et j’ai souvent remarqué que j’étais moins performant sur mes 100-bornes de printemps que sur mes 100-bornes d’automne). Le détail de ma préparation est accessible ici, les liens donnent accès aux informations complètes sur chacune de mes séances d’entraînement. Globalement, la préparation s’est très bien passée, à peine perturbée, sur la première moitié, par un début de tendinite au genou gauche, vraisemblablement due à l’usure de mes paires de chaussures d’entraînement (qui totalisaient chacune plus de 1000 km). J’ai pu, grâce au soutien de mon équipementier (Saucony), et au dévouement du personnel de la boutique Foul&es de Montpellier, recevoir promptement de nouvelles paires de chaussures pour la deuxième moitié de ma préparation – et la tendinite n’a plus été qu’un mauvais souvenir.
 
L’allure que j’avais travaillée à l’entraînement (4 min 20 / km) devait me permettre, si je pourrais la tenir toute la course, de passer sous les 7h15. Mis à part pour Belvès cette année (avec le piètre résultat qu’on connaît), je ne m’étais jamais entraîné aussi vite. Pourtant cet été, les séances s’étaient très bien passées (j’avais même souvent, sans faire exprès, couru nettement plus vite que l’allure visée), et je sentais que les deux semaines de repos en fin de préparation m’avaient permis de récupérer correctement. Je n’étais donc probablement jamais arrivé aussi bien préparé à Millau. D’autre part, la météo qu’on nous annonçait pour la journée de course (un grand soleil, une température qui atteindrait 26°C, et juste un peu de vent de sud-ouest) me semblait plutôt favorable. J’aime beaucoup courir sous la chaleur, et je pense qu’elle me favorise (elle me ralentit sans doute un peu, mais elle ralentit beaucoup mes concurrents). Même l’allure générale de la campagne millavoise, que nous avons trouvée en arrivant sur place le vendredi après-midi, me semblait lourde de promesses : l’an dernier, l’automne était arrivé beaucoup plus tôt, et nous avions trouvé les forêts des Causses déjà jaunies, orangées, et sous un ciel sombre, elles avaient pris un air infiniment triste. C’est dans ce décor automnal que j’avais subi la loi de Jérôme, Fabien et Cédric pendant la course de 2017, sous la pluie froide. J’étais donc soulagé, cette année, de retrouver les Causses tels que je les avais toujours connus auparavant : verts, et traversés par des falaises de calcaire éclatant sous le soleil.
 
Mieux vaut être bien accompagné que seul
 
Il n’y a pas que la météo qui m’avait mis en joie en ce vendredi 28 septembre, veille de la course : nous avions eu le bonheur de recevoir à déjeuner, vendredi midi, nos amis Dominique et Elisabeth Herzet, qui arrivaient de Corse pour prendre part à la course, Dominique en tant que coureur, et Elisabeth en tant qu’accompagnatrice à vélo pour son mari. J’avais déjà croisé ces deux joyeux larrons sur les 100 km de Millau 2014 (Dominique avait terminé 7ème) et 2016 (il avait terminé 4ème). L’an dernier aussi, mais l’aventure s’était terminée précocément, Dominique avait été saisi comme moi par la pluie froide, qui l’avait contraint à abandonner à la mi-course. Enfin, c’est aussi en compagnie de Dominique et Elisabeth que nous étions allés en Italie au printemps 2017, pour participer à un 100-bornes magnifique entre Florence et Faenza (voir mon compte-rendu ici).
 
Après un repas où, curieusement, la discussion a essentiellement tourné autour de la pratique de la course à pied, nous avons libéré Dominique et Elisabeth, qui ont pris la direction de Millau, pendant que ma femme, Chu-Fan, et moi allions retrouver Chloé, l’une de mes accompagnatrices à vélo, en compagnie de laquelle nous avons nous aussi pris la route des Causses …
 
À Millau, nous avons retrouvé, dans la salle du Parc de la Victoire, mes parents, qui m’avaient fait une fois de plus le bonheur de venir à Millau assister à cette course dont je leur parlais tant, ainsi que Jean-François, mon coach, qui allait également m’accompagner à vélo le lendemain. Jean-François n’était pas tout à fait en terrain inconnu : en tant que coureur, il avait participé à plusieurs éditions des 100 km de Millau, notamment à la 30ème édition, en 2001, qu’il avait remportée. Sa dernière participation remontait à 2010 (il avait terminé à la 8ème place) ; coïncidence, c’était aussi ma première participation, à moi, et je me souvenais avoir couru en compagnie de ce coureur, que j’avais dépassé dans la côte de Tiergues à l’aller, pour le voir me re-dépasser à St-Affrique, et pour finalement terminer une dizaine de minutes derrière lui … Ce coureur, que je ne connaissais pas à l’époque, allait devenir mon coach un peu plus d’un an plus tard, après que j’eus déménagé de Toulouse à Montpellier, et cherché quelqu’un qui pourrait m’aider à améliorer ma préparation pour les 100 km. Comme un passage de témoin : je n’ai, depuis, plus cessé de courir les 100 km de Millau, alors que Jean-François n’y était plus revenu en tant que coureur (il était revenu en 2011 en tant qu’accompagnateur à vélo pour mon amie Valérie Tixier, puis n’avait plus eu l’occasion de revenir sur le terrain de sa victoire de 2001).
 

Au retrait des dossards, vendredi soir : de face, Jean-François discute avec (de gauche à droite, de dos) Chloé, Carmélita (dont le mari, Franck, allait courir le 100-bornes le lendemain ; Carmélita et Franck sont des amis d'entraînement à Montpellier), ma mère, et ma femme.
Au retrait des dossards, vendredi soir : de face, Jean-François discute avec (de gauche à droite, de dos) Chloé, Carmélita (dont le mari, Franck, allait courir le 100-bornes le lendemain ; Carmélita et Franck sont des amis d’entraînement à Montpellier), ma mère, et ma femme.

 
Enfin, nous avons retrouvé à Millau mes éternels coéquipiers toulousains, mon ami Christophe Dez, retrouvé dans la salle du Parc de la Victoire, et Jérôme Cavaillé et Denis Jullien, qui nous attendaient dans les bungalows que nous avions réservés pour le week-end au camping « Les Rivages », à proximité du km 40 de la course.
 
Il y avait donc environ 2 km de distance entre la salle du Parc de la Victoire et le camping, mais figurez-vous que, quand les speakers m’ont interviewé au micro avant que je retire mon dossard (interview à retrouver ici en vidéo), Jérôme et Denis ont entendu les échos lointains du système de sonorisation, ils ont reconnu ma voix, et envoyé un SMS à Christophe pour lui dire qu’ils savaient que j’avais déjà réussi à mettre la main sur le micro des speakers (véridique !). On n’a jamais su comment le son des haut-parleurs du Parc de la Victoire avait réussi à atteindre le camping, peut-être quelques haut-parleurs avaient-ils été disposés aussi hors du parc, ou peut-être avais-je braillé un peu fort dans le micro (j’ai tendance à parler fort, je le savais déjà, mais là quand même je n’y aurais pas cru …) – le fait est que Jérôme et Denis ont su que j’étais en ville, que je n’allais pas tarder à arriver au camping, et ils ont pu commencer à faire cuire les pâtes en prévision …
 
Et c’est donc autour d’une gamellée de pâtes et d’une gamellée de riz que la journée du vendredi s’est terminée pour Christophe, Jérôme et Denis (qui allaient courir sans accompagnateur le lendemain), Chloé, Jean-François et moi, qui allions passer la journée du lendemain à griller ensemble sous le soleil millavois. Pour une fois, j’ai mis beaucoup de temps à trouver le sommeil pour la dernière nuit d’avant-course : en prévision de la grosse chaleur du lendemain, j’avais tenu à beaucoup boire pendant toute la journée du vendredi, je m’étais promené tout l’après-midi avec ma bouteille d’eau à la main, et forcément, en ce début de nuit, j’ai dû faire 4 ou 5 passages aux toilettes pour aller évacuer tout ce liquide … Et comme ma vessie m’empêchait de dormir, j’ai commencé à gamberger : je pensais à l’avance aux douleurs que je subirais pendant la fin de la course, je savais que plusieurs de mes adversaires m’étaient bien supérieurs, et, pour la première fois depuis que j’ai commencé à courir le 100-bornes, je me suis un peu demandé ce que je venais faire là. J’allais encore m’infliger des souffrances incroyables, pour, sans doute, encore finir au pied du podium : est-ce que tout ça en valait bien la peine ? Est-ce que je n’avais pas atteint cet âge où, sauf conditions extraordinaires, je ne pourrais plus réussir d’aussi beaux résultats que par le passé ? Est-ce que je n’avais pas gagné, en 2015 et 2016, juste par chance, « sur un malentendu », profitant des erreurs tactiques de mes adversaires pour m’imposer, presque par effraction ? Qui étais-je, moi, pour prétendre gagner devant Fabien, Cédric et les deux Jérôme ? J’avais déjà eu beaucoup de chance de gagner en 2015 et 2016, mais je ne pourrais pas faire illusion éternellement, et gagner à nouveau face à des concurrents qui me sont supérieurs … J’ai finalement réussi à m’endormir, mais sans grand espoir sur le résultat du lendemain.
 
La communion annuelle
 
Après une nuit de sommeil courte, mais paisible, c’est dans de meilleures dispositions que je me suis levé le samedi matin. Perdre ? Oui, il était bien possible que je perde, mais en attendant, je m’étais préparé au mieux pour gagner, alors j’allais essayer de tout mon cœur. J’ai préparé la boisson énergétique, installé le panier sur le vélo de Chloé, et réparti la nourriture et la boisson entre les vélos de Chloé et de Jean-François. J’allais aussi bénéficier de la présence, sur les 42 premiers kilomètres, de mon père, à vélo également (c’est la première fois qu’il allait m’accompagner sur un 100-bornes !), et, sur les 58 derniers kilomètres, de Sylvie, mon entraîneuse dans mon club, l’ACM. J’ai également garni la sacoche du vélo de Sylvie avec quelques gels sucrés et quelques sachets de poudre de boisson énergétique.
 
Nos voisins de camping m’avaient reconnu, et pendant que nous nous affairions les uns et les autres à terminer les derniers préparatifs, ils sont venus discuter et me souhaiter la victoire. Cette fine équipe était venue en force des Deux-Sèvres, et ils allaient m’encourager avec véhémence, dans l’après-midi, quand nous nous croiserions entre St-Affrique et Millau 🙂

À 8h30, tout était prêt, Christophe est allé rejoindre Jérôme et Denis pour aller en voiture au Parc de la Victoire, pendant que Chloé, Jean-François et moi enfourchions nos vélos (je prenais le vélo de Sylvie, que j’allais attacher à un poteau près du Parc : Sylvie allait arriver à Millau dans la matinée, et ma femme lui donnerait la clé de l’antivol). Nous avons rejoint l’essaim coloré des coureurs et des accompagnateurs à vélo qui convergeait vers le Parc de la Victoire. Nous devions retrouver ma famille à proximité du Parc : en les attendant, nous avons salué Mickaël Jeanne (le héros des 100 km de Millau 2014), mes amis montpelliérains Philippe et Florence (Philippe est un copain d’entraînement, et ils nous faisaient le plaisir de passer la journée à Millau pour assister à la course), Cédric et Carmélita (la femme de Franck Ferrand, nous les avions croisés la veille au retrait des dossards : ils allaient accompagner Franck à vélo, pendant que Valérie, la femme de Cédric, ferait sa séance d’entraînement sur le parcours du marathon, mais en partant une heure avant les coureurs), et Patrick Caritan, pilier indéboulonnable de la communauté française des 100-bornards. Nous étions tous en train de discuter joyeusement, avec ma mère, ma femme, et ma sœur Annabelle et son copain Daniel (qui avaient, de même, eu la gentillesse de faire la route depuis Barcelone pour passer la journée à suivre la course), l’ambiance était si décontractée que nous n’avons pas remarqué l’heure qui tournait, ni le gros peloton de cyclistes qui quittait, à 9h00, le centre-ville pour aller se positionner à Aguessac, dans la zone officiellement consacrée aux retrouvailles entre coureurs et cyclistes. C’est vers 9h30 que, subitement, nous nous sommes rappelés que nous avions un emploi du temps à respecter, Chloé et Jean-François ont enfourché leurs vélos, je les ai étreints une dernière fois avant le départ, et ils sont partis à la poursuite des autres cyclistes.

 

Chloé, Jean-François et moi attendons ma famille à côté du Parc de la Victoire (crédit photo : un passant affable).

 
Ces trois quarts d’heure passés au milieu de gens que j’aime, sous le soleil de cette belle journée de septembre, ont eu le mérite de me remettre pour de bon dans mon état d’esprit habituel : loin des idées noires de la veille au soir, quand je cherchais le sommeil en me promettant des douleurs atroces et un classement infâmant, j’avais complètement retrouvé le sourire, et le bonheur tout simple d’être là, à Millau, au milieu de cette foule de 100-bornards qui venait de partout pour venir user ses semelles sur les petites routes aveyronnaises.
 
J’ai embrassé ma famille, Philippe, et Florence, et je suis parti, au petit trot, en direction de la salle du Parc de la Victoire, pendant que le cortège commençait à sortir du Parc, précédé de la fanfare, pour aller rejoindre la ligne de départ en musique. Je remontais l’allée du Parc (à contre-courant, donc, du flot du cortège) quand je suis tombé sur mes coéquipiers toulousains, Jérôme, Denis et Christophe : je me dirigeais vers eux quand j’ai reconnu le maire de Millau, M. St-Pierre, que je retrouve chaque année sur le podium d’arrivée, et qui m’a fait remarquer que je courais dans le mauvais sens 🙂 (il allait mentionner cette anecdote en fin d’après-midi, à notre rendez-vous annuel sur le podium). Il m’a souhaité une bonne course, me faisant remarquer qu’à nouveau cette année, il y aurait du beau monde – Christophe est intervenu pour préciser, rieur, que le beau monde, c’était eux, en désignant ses compères Jérôme et Denis qui n’en demandaient pas tant.
 
Mes coéquipiers de toujours, l'équipe des Renés (de gauche à droite : Christophe, moi, Jérôme et Denis).
Mes coéquipiers de toujours, l’équipe des Renés (de gauche à droite : Christophe, moi, Jérôme et Denis) (crédit photo : Christophe Dez).

 
J’ai ensuite rejoint la salle, où je me suis changé en vitesse (il commençait à se faire tard), en compagnie de mon copain David Cholez, autre éternel retardataire que je retrouve toujours à cet endroit-là alors que tout le monde est déjà en route pour la ligne de départ … Je me suis tartiné de vaseline tout ce qui méritait de l’être, j’ai enfourné dans mon sac tous les vêtements que je ne gardais pas pour la course, et j’ai laissé le sac à la consigne, avant d’aller une dernière fois aux toilettes, et de commencer vraiment à m’échauffer. L’échauffement d’un 100-bornes n’a pas besoin d’être très long, il s’agit surtout de vérifier le confort des vêtements, des socquettes et des chaussures, et d’allumer la montre GPS suffisamment tôt pour que le signal se stabilise avant le coup de pistolet (ce n’est pas une vaine précaution, quand on voit que l’enregistrement GPS de mon échauffement semble me faire traverser erratiquement bosquets et parterres de fleurs dans le Parc de la Victoire, puis de nombreuses propriétés privées le long de l’avenue de la République, avant de ne devenir vraiment fiable que sur l’avenue Jean Jaurès ; je tiens tout de suite à rassurer la ville de Millau et les riverains, je n’ai piétiné ni bosquets ni parterres de fleurs et je ne suis entré chez personne, c’est juste le GPS qui a besoin d’un peu de temps avant d’attraper les satellites les plus feignants …).
 
Ces quelques minutes de footing, où j’ai rattrapé puis dépassé le cortège, n’ont rien signalé d’anormal sur ma tenue vestimentaire ou le laçage de mes chaussures. J’ai fini de trottiner, j’ai retrouvé ma famille sur le bord de la route, Chu-Fan a tenu à m’enduire de crème solaire (en prenant le temps de bien l’étaler, pour éviter de me dessiner des coups de soleil en motifs de mains en négatif, comme ce fut le cas en avril aux 100 km de Belvès [à proximité de Lascaux, justement] – voir ici pour le récit de cette histoire, et du reste de la course tant qu’à faire), puis je me suis positionné à l’avant du peloton. J’y ai retrouvé plusieurs amis, que je n’avais pas encore eu l’occasion de saluer : Jérôme Chiotti, Jérôme Andrieu, Cédric Gazulla, Fabien Chartoire, Florent Pibou, Kamel Soltani, … Tout le monde affichait un grand sourire, nous étions tous ravis de nous retrouver ici. Juste à ma droite, Frédéric Boissière, un marathonien millavois en compagnie duquel j’avais couru le début de course l’an dernier : nous étions heureux de nous retrouver pour reconstituer ce petit attelage. Un autre coureur particulièrement attachant se trouvait dans le voisinage : Gabriel Noutary, ce jeune Montalbanais qui s’était amusé à partir comme un fou sur le premier marathon des 100 km de Millau 2016 et 2017, pour connaître une grosse défaillance sur le deuxième tiers de la course, mais pour finalement boucler les 100 bornes dans un chrono et avec un classement très honorables, surtout au regard de sa tactique de course très, euh, personnelle 🙂 Je lui ai conseillé d’essayer de courir sur une allure plus régulière, il aurait de grandes chances de se mêler à la lutte pour la victoire s’il s’économisait un peu plus en début de course. Gabriel, toujours très respectueux, m’a répondu en me vouvoyant : « Cette année, je vais calquer ma course sur la vôtre, je vais vous suivre ! ». Je lui ai souri pour marquer mon approbation, mais j’ai précisé : « Mais alors il faudra que tu me tutoies … », « D’accord ! ».
 
Sur la ligne de départ (crédit photo : Marcel Compan).
Sur la ligne de départ (à gauche, en t-shirt bleu, blouson jaune et casquette blanche : Frédéric Boissière ; derrière moi, en orange et gris, avec des lunettes de soleil sur le crâne : Kamel Soltani) (crédit photo : Marcel Compan).
Sur la ligne de départ (crédit photo : Marcel Compan).
Sur la ligne de départ (tenant la banderole : le fameux « Tenens » 🙂 ; en bleu avec la casquette noire, derrière Tenens : Cédric Gazulla ; tout à droite, en orange avec la casquette blanche : Fabien Chartoire) (crédit photo : Marcel Compan).

 
On ne devrait jamais quitter Montauban
 
Au signal des officiels, tout le monde s’est élancé, et dans la petite cohue qui s’en est suivie j’ai été un peu gêné, contraint de piétiner et de me laisser doubler avant de pouvoir prendre mon allure de croisière au bout de quelques dizaines de mètres. J’étais décidément de bonne humeur ce matin, et cette petite péripétie ne m’a pas affecté (je me souviens pourtant, dans des circonstances similaires au départ des 100 km del Passatore, avoir dû écarter sans trop de ménagement une petite mammie qui lambinait devant moi après avoir joué des coudes pour se faufiler en première ligne – voir ici le récit de ce honteux épisode de violence ordinaire ; il faut croire que je suis devenu plus zen en vieillissant d’un an et demi …).
 
S’il ne m’avait pas fait perdre mon sourire, ce petit incident m’a empêché de suivre le début de course de mes principaux concurrents : je n’ai pu commencer à regarder autour de moi qu’une fois que le peloton ait commencé à s’étirer, et je n’étais pas sûr de reconnaître, de dos, les coureurs qui me précédaient. Je voyais bien Jérôme Andrieu, ainsi qu’un coureur qui devait être Cédric Gazulla, mais c’était à peu près tout … Dans les premiers kilomètres, en discutant avec un autre coureur, j’ai appris que Fabien Chartoire était également à l’avant. Jérôme Chiotti devait être derrière moi – ce que la suite de la journée a confirmé.
 
Dans les premiers hectomètres. De gauche à droite : Kamel Soltani, moi, Gabriel Noutary et Marc Spannagel. On devine Frédéric Boissière (en jaune) derrière Gabriel, et on reconnaît Jérôme Chiotti (en blanc avec bretelles noires) à côté de lui. (crédit photo : Antoine Boubal).

 
En tout cas, je n’étais pas isolé, puisque j’avais le plaisir de retrouver, à côté de moi, Frédéric Boissière et Gabriel Noutary qui, fidèle à sa bonne résolution, calait son allure sur la mienne. Nous avons rattrapé et dépassé David Cholez (qui aime bien faire le premier kilomètre en tête de course avant de ralentir), ainsi que quelques marathoniens. La course s’est rapidement décantée, et les différents groupes ont commencé à s’espacer de quelques décamètres. Nous nous sommes engagés sur la quatre-voies qui sort de Millau, et où chaque année l’organisation de la course réalise de jolies photos du peloton multicolore (voir par exemple ici la photo de cette année ; on y reconnaît notamment mes amis Jérôme Cavaillé et Franck Ferrand : la détermination de leur emplacement exact sur la photo est laissée en exercice au lecteur). Les coureurs empruntent les deux voies du côté est (à droite quand on monte vers Aguessac), tandis que les deux voies du côté ouest sont ouvertes aux spectateurs et aux véhicules de l’organisation, qui peuvent longer la course et suivre la progression des différents groupes de coureurs. Nous sommes passés à la hauteur de la voiture du speaker, Philippe Aubert, qui prenait des notes. Il a remarqué, à haute voix, que Gabriel courait plus raisonnablement cette année – j’ai abondé : « Oui, il est en train de grandir, ce petit ! ». Que Gabriel pardonne ces excès de paternalisme – on n’a pas l’habitude de voir des garçons de 23 ans briller de manière aussi éclatante sur 100 bornes !
 
Pour réussir à tenir une moyenne de 4 min 20 / km sur l’ensemble de la course, j’avais décidé de courir le premier marathon (nettement plus facile que la suite du parcours) entre 4 min 10 et 4 min 15 / km. Connaissant mes chronos habituels, c’était sans doute un peu risqué, mais:

  • justement, je voulais faire mieux que mes chronos habituels, donc il fallait bien courir plus vite à un moment ou à un autre …
  • et d’autre part, je m’étais rendu compte que, parmi tous les 100-bornes que j’ai courus, celui où j’ai signé mon meilleur chrono (les 100 km del Passatore, en mai 2017, pourtant très montagneux), c’est celui où j’ai couru le moins raisonnablement en début de course, me payant le luxe de disputer le bout de gras avec un triple champion du monde pendant la première trentaine de kilomètres (voir ici le récit de cette course mémorable).

Au fil des kilomètres, la composition de notre groupe a un peu évolué : alors que Gabriel, Frédéric et moi ne nous éloignions jamais les uns des autres, nous avons perdu quelques coureurs, rattrapé, puis dépassé quelques autres. Un marathonien que nous avons dépassé portait un maillot aux couleurs de Longué, une petite ville de mon département d’origine – l’occasion d’échanger quelques mots.
 
Le premier village traversé, Aguessac, nous a réservé un chaleureux accueil : les gens étaient nombreux sur les trottoirs, à l’entrée des boutiques, à nous acclamer et à nous encourager. Dans cette ambiance grisante, j’ai vu Gabriel s’enflammer un peu, et commencer à accélérer sans trop s’en rendre compte, rapidement imité par un marathonien de notre groupe. C’était le genre d’ambiance qui pouvait inciter à faire des bêtises, j’ai senti qu’il fallait que je rappelle mon ami à la prudence : « Gabriel ! Attention ! ». Il a compris de quoi je voulais parler, et a retrouvé notre allure initiale (entre 4 min 10 et 4 min 15 par kilomètre).
 
L’an dernier, j’étais déjà passé à cet endroit en compagnie de Frédéric, et il s’était amusé de constater qu’une grande partie du public m’encourageait par mon prénom (à lire ici). Cette année à nouveau, de nombreux spectateurs me lançaient de plaisants « Allez Hervé ! », mais ils étaient également nombreux à crier « Allez Fred ! ». Frédéric est un coureur du coin, il habite juste à côté, il participe à la course chaque année, et en plus, son entreprise familiale est l’un des sponsors de la course. Je lui ai fait remarquer que sa popularité semblait égaler la mienne, et nous nous sommes amusés à imaginer qu’il faudrait recenser les « Allez Hervé ! » et les « Allez Fred ! » pour se faire une idée plus précise de qui était le plus connu sur ces routes 😉
 
C’est à la sortie du bourg d’Aguessac que les accompagnateurs à vélo attendent leurs coureurs. C’est toujours un passage magnifique, cette haie d’honneur, qui s’étend sur plusieurs kilomètres, où s’échangent encouragements, sourires et remerciements. J’y ai retrouvé Chloé et Jean-François, qui se sont calés dans notre sillage et ont constitué, avec les accompagnateurs des autres coureurs de mon groupe, un joyeux petit peloton qui discutait et rigolait derrière nous. Nous avons aussi récupéré Patrick Proudhon, ce cycliste que je retrouve chaque année sur la course (depuis ma toute première participation, en 2010 : on avait sympathisé à l’époque, et depuis, sans qu’on ait besoin de fixer de rendez-vous explicite, on se retrouve tout naturellement sur la course, et il se joint à mes accompagnateurs pour nous faire profiter de sa bonne humeur pendant toute la journée). L’ambiance était charmante, mais je commençais à me soucier un peu : normalement, nous étions censés retrouver mon père à vélo, j’avais bien surveillé de chaque côté de la route pendant toute la zone de rencontre, je ne l’avais jamais vu. Nous étions désormais sortis de la zone, les bords de route étaient déserts, et il n’était toujours pas avec nous … J’ai demandé à Chloé d’appeler Chu-Fan pour l’avertir que nous ne l’avions pas trouvé.
 

En tête de course, le marathonien Christian Mestadier (horodatage de la photo : 10 h 43 min 26 s). (crédit photo : Jean-François Banck).

Les 100-bornards Jérôme Andrieu (en rouge) et Cédric Gazulla (en bleu) suivent le marathonien Christophe Ménage (en rouge) (horodatage de la photo : 10 h 44 min 42 s) (crédit photo : Jean-François Banck).

Fabien Chartoire (horodatage de la photo : 10 h 44 min 50 s). (crédit photo : Jean-François Banck).

Le 100-bornard Johnny Sage (en bleu) devant le marathonien Arnaud Boyer (en jaune) (horodatage de la photo : 10 h 44 min 55 s) (crédit photo : Jean-François Banck).

Je passe, en masquant le marathonien Frédéric Boissière. Derrière nous au bord de la route, les accompagnateurs de Jérôme Chiotti attendent leur poulain (horodatage de la photo : 10 h 46 min 05 s) (crédit photo : Jean-François Banck).

 
Finalement c’est peu de temps après que nous l’avons vu, sur la gauche de la route : pour ne pas gêner les accompagnateurs officiels, il avait préféré attendre un peu plus loin. Nous nous sommes reconnus de loin, nous nous sommes faits de grands signes. Il nous a pris en photo avant de monter sur son vélo ; comme il avait également pris en photo le passage de Cédric (qui était accompagné d’un marathonien, Christophe Ménage), l’horodatage de ses photos nous permet de voir qu’à cet endroit (au km 8,8), nous avions environ 1 min 27 de retard sur ces deux coureurs.
 
Cédric et Christophe au km 8,8.
Passage de Christophe Ménage (en rouge ; marathonien) et Cédric Gazulla (en bleu ; 100-bornard) au km 8,8 (horodatage de la photo : 10 h 36 min 11 s) (crédit photo : Bernard Seitz).
Passage de Gabriel (à gauche), Frédéric (à droite) et moi (au centre) au km 8,8 (horodatage de la photo : 10 h 37 min 38 s). Jean-François est derrière moi, Chloé tout à droite. (crédit photo : Bernard Seitz).
Passage de Gabriel (à gauche), Frédéric (à droite) et moi (au centre) au km 8,8 (horodatage de la photo : 10 h 37 min 38 s). Jean-François est derrière moi, Chloé tout à droite. (crédit photo : Bernard Seitz).

 
Chloé a rappelé Chu-Fan pour lui dire que nous avions retrouvé mon père, et nous avons continué notre progression le long du Tarn. Le soleil commençait à taper, Jean-François m’a donné ma casquette (à t=39 minutes, donc au début du 10ème kilomètre), que je n’allais plus quitter jusqu’à l’arrivée. J’ai fait remarquer à Gabriel l’odeur de goudron fondu : j’aime cette odeur, c’est celle des entraînements en plein été …
 
Face à nous s’est dévoilé, au sommet d’un causse, le piédestal de Fontaneilles. J’aime beaucoup retrouver cette vue chaque année, ce petit édifice qui semble nous regarder avec bienveillance défiler au pied des falaises. Je l’ai indiqué à mon père, et à Gabriel.
 
À l’entrée du village de Rivière-sur-Tarn, un groupe de spectateurs s’était déguisé en gendarmes (et une jeune fille dans un fauteuil roulant était déguisée en religieuse, avec la cornette blanche, comme dans les films de Louis de Funès). Ils nous ont encouragés en chantant la musique des films 🙂 Je crois que c’est aussi dans Rivière que nous avons longé un pré où un cheval noir nous regardait passer. Je l’ai contemplé en pensant « Un zèbre monochrome ! » (il faut savoir que, cet été, en vacances chez mes parents, nous nous étions mis en tête de tourner des petits films, avec mes neveux et nièces comme acteurs ; on filmait avec l’appareil photo, les effets spéciaux étaient fabriqués avec les moyens du bord, et les scénarios des deux films étaient un peu, euh, décousus ; l’un des deux films s’intitulait « Sur la trace des zèbres monochromes », c’était un film d’aventures en Afrique, où les chevaux des voisins avaient joué le rôle des zèbres monochromes …). Frédéric a vu que je rêvassais en regardant ce canasson, il a dû croire que j’imaginais l’emprunter pour aller plus vite, il m’a dit : « Tu crois qu’on pourrait le convaincre de nous transporter à l’arrivée ? » 🙂
 
Chloé et Jean-François ne manquaient pas de me rappeler de boire, à intervalles réguliers. C’est grâce à eux que j’ai pu soigner mon hydratation en début de course, ce qui m’a certainement permis de rester efficace une bonne partie de l’après-midi. C’est bien simple : j’ai tellement bu, que j’ai même fini par avoir une petite envie de vidange … Je retardais le moment, pour être sûr de ne pas avoir à m’arrêter une deuxième fois ensuite. Pendant que je patientais de la sorte, c’est finalement Gabriel qui a fait un petit arrêt : il a sauté le fossé pour entrer en vitesse dans un bosquet, et a mis quelques minutes, ensuite, à nous rejoindre (j’ai, depuis, compris la cause de cet arrêt en urgence à la lecture du compte-rendu de course de Gabriel 😉 ).
 
À la sortie de Mostuéjouls (fin du 20ème km). Coureurs, de gauche à droite : Gabriel, Frédéric et moi. Chloé, à vélo, se trouve derrière Frédéric (crédit photo : Bernard Seitz).

 
J’ai choisi de faire mon arrêt-pipi avant de traverser le Tarn, au km 20 : il y a, juste après la rivière, une jolie petite côte que j’aime beaucoup, c’est la première côte du parcours, et j’ai souvent du mal à y rester tranquille … Je passe tout l’été à monter et descendre des côtes à longueur de séances, alors le jour de la course, après 20 km de plat, je suis tout émoustillé par les premiers pourcentages. Me connaissant, j’allais encore la grimper trop vite, et j’allais perdre le reste de mon groupe, et me trouver isolé dans le vent pour le retour sur Millau. Alors que si je faisais mon arrêt-pipi avant la grimpette, je me contenterais de rattraper mes compagnons de route pendant l’ascension, et on pourrait faire ensemble le deuxième semi-marathon de la journée …
 
Ébloui par la sophistication conceptuelle de mon idée, j’ai donc déclaré à mes accompagnateurs, au km 20, que je faisais immédiatement cet arrêt dont je leur avais parlé. Chloé et mon père ont continué à petite vitesse, pendant que Jean-François s’est arrêté pour m’attendre (et prendre traîtreusement une photo, qu’il m’a juré avoir cadrée d’une manière à respecter les règles de la pudeur). C’est donc avec quelques dizaines de secondes de retard sur mes anciens compagnons de route que j’ai attaqué l’ascension, sous les vivats de la foule qui s’était massée à cet endroit. À notre passage, nous avons entendu un spectateur dire à ses amis : « Tiens, un ancien vainqueur ! ». Très égoïstement, j’ai tout de suite pensé qu’il parlait de moi, mais Jean-François s’est approché de moi pour corriger : « Il aurait dû dire : deux anciens vainqueurs ! ». Je devais effectivement être le seul coureur du peloton à me payer le luxe d’être accompagné à vélo par un ancien vainqueur de la course 🙂
 
Mon plan s’est déroulé comme prévu, je suis revenu sur les talons de Frédéric tout juste quand il arrivait au sommet de la côte (il était peut-être accompagné par un autre marathonien, qu’on m’excuse – je ne me souviens plus). J’ai dépassé Chloé au moment où elle faisait remarquer que mon père avait un sacré coup de pédale quand la route montait. Seuls Gabriel et son suiveur manquaient à l’appel : Gabriel avait dû lui aussi avoir des fourmis dans les quadriceps, il avait un peu accéléré et pris quelques dizaines de mètres d’avance.
 
En haut de la petite descente qui suivait le sommet, Frédéric m’a dit qu’il allait lever le pied, il me souhaitait bon courage pour la suite de la course. Nous nous sommes donc séparés, nous n’allions plus nous revoir avant mon arrivée … Au pointage électronique du 25ème kilomètre, je suis donc passé seul, avec une quinzaine de secondes d’avance sur Frédéric, et une trentaine de secondes de retard sur Gabriel (qui, entretemps, avait dépassé un autre 100-bornard, Johnny Sage, qui est passé au 25ème kilomètre une dizaine de secondes après lui) :
 
Pointage électronique du 25ème kilomètre (à droite : la tête de course, avec Christian Mestadier qui mène le marathon). 

 
Remontée progressive
 
Nous approchions du 30ème kilomètre, où un photographe officiel se tient en embuscade chaque année pour faire de jolis portraits des coureurs, avec les causses en toile de fond. Je me souvenais que cet endroit se trouvait au sommet d’une petite côte et que, par le passé, il avait quelques fois été difficile d’avoir tous les cyclistes autour de moi pour la photo : les côtes sont souvent plus faciles pour le coureur que pour ses suiveurs, et si un cycliste a pris un peu de retard avant la côte, il aura du mal à être sur la photo … J’avais donc décidé de prévenir tout le monde à l’avance, histoire d’être sûr que personne ne manquerait au moment où on passerait devant le photographe. Mais comme je ne voulais pas non plus stresser tous mes accompagnateurs des kilomètres à l’avance, je m’étais dit que je leur en parlerais au 29ème kilomètre, pas avant. Et évidemment, je n’y ai plus pensé quand on est arrivés au 29ème kilomètre. À un moment, mon père a pris un peu d’avance pour aller prendre une photo du reste de notre groupe ; c’est ce qui m’a rappelé qu’il était grand temps que je les avertisse. J’ai expliqué la situation à Chloé et Jean-François, en demandant aussi à Jean-François d’aller rapidement prévenir mon père, qui s’était arrêté sur le bord de la route face à nous et qui était en train de sortir son appareil photo. Jean-François a écrasé les pédales, il est allé aussi vite que possible prévenir mon père (qui venait justement de prendre sa photo), mais le temps que mon père range tout le matériel, qu’il remette le vélo dans le bon sens et qu’il nous rejoigne, nous étions déjà passés sans lui devant le photographe … Il faudra que je m’organise mieux la prochaine fois ! Nous n’avons donc pas eu la jolie photo au complet, mais nous garderons de ce petit épisode la photo qu’a prise mon père, où on voit Jean-François forcer dans la côte pour le rejoindre, et ma foi, je la trouve vraiment belle, cette photo :
 
Dans la bosse à la fin du 30ème kilomètre (crédit photo : Bernard Seitz).

 
Nous apercevions fréquemment, devant nous, plusieurs des concurrents qui nous précédaient. Selon la visibilité, nous pouvions voir Gabriel et Johnny, mais également, parfois, un coureur en orange et un coureur en rouge, que j’identifiais sans trop de doute, à sa silhouette, comme étant Jérôme Andrieu. Un peu plus tôt, mon père, qui était allé se promener en tête de course, était revenu nous dire que Fabien Chartoire avait l’air de souffrir un peu. J’avais de la peine à croire que Jérôme et Fabien (c’était probablement lui, le coureur en orange qui accompagnait Jérôme) soient déjà dans notre champ de vision. Je savais bien que j’étais parti plus rapidement que les autres années (je tournais cette année autour de 4 min 10 / km sur le marathon, contre environ 4 min 15 à 4 min 25 par km les années précédentes), mais je m’étais imaginé que ces deux coureurs partiraient nettement plus vite. Pourtant, c’étaient bien eux : des spectateurs nous donnaient parfois des écarts sur la tête de course (ou, plus utile : sur la tête de course des 100-bornards), et il semblait effectivement que je n’avais qu’une à deux minutes de retard sur le leader, Cédric Gazulla à ce moment. Il était donc logique que j’aperçoive Jérôme et Fabien dans les passages où la visibilité était la meilleure.
 
À la fin du 31ème kilomètre, juste après la Cresse, je suis escorté par Chloé (à côté de moi) et mon père (derrière moi) (crédit photo : Jean-François Banck).

 
Pourtant, le prochain coureur que nous avons rattrapé, ç’a été une coureuse : j’ai reconnu, de loin, l’allure de ma copine d’entraînement Valérie Tixier, de Montpellier. Son mari Cédric devait accompagner à vélo notre autre copain d’entraînement, Franck Ferrand, et il nous avait effectivement dit, à 9h, que sa femme venait de partir faire sa séance d’entraînement sur le parcours du marathon (voir plus haut), et que nous pourrions la rattraper avant de revenir à Millau. Je l’ai appelée de loin, « Val ! », puis Jean-François a accéléré pour aller discuter un peu avec elle. Elle m’a chaleureusement encouragé à mon passage, et Jean-François et moi avons repris notre marche en avant, fouillant des yeux les détours de la route pour voir si on y apercevait nos adversaires …
 
La fin du retour sur Millau, sans difficulté, et sans grande visibilité, est toujours un peu longue : chaque année, dans la dernière dizaine de kilomètres du marathon, je commence à me languir d’attaquer la deuxième boucle, de monter à l’assaut des côtes, de passer véritablement aux choses sérieuses. Cette année n’a pas fait exception, je commençais à rêver de la côte du Viaduc, cette longue rampe en ligne droite sous le soleil de la mi-journée … Je me suis tourné vers Jean-François pour lui dire que j’avais hâte d’y arriver.
 
Ce qui a un peu animé la fin du marathon, c’est que nous avons commencé à apercevoir, dans les lignes droites, Cédric Gazulla, quelques dizaines de mètres devant Gabriel et Johnny. Son allure n’était pas très fluide, sa foulée semblait même un peu lourde, j’ai commencé à dire à mes accompagnateurs qu’il me semblait mal en point (j’ai notamment fait remarquer à Jean-François que Cédric avait été beaucoup plus aérien à Belvès en avril, mais à la réflexion, je dois dire que je n’avais pas trop eu le temps de contempler sa foulée : à Belvès, je l’avais perdu de vue dès le 2ème kilomètre, pour ne le retrouver qu’après la ligne d’arrivée …). Nous courions presque à la même vitesse, je ne revenais que très lentement sur Gabriel, Johnny et Cédric. C’est Johnny, le premier, qui a baissé le rythme, et je crois l’avoir dépassé un peu avant d’arriver dans Millau. Mon père a accéléré un peu, pour pouvoir atteindre le Parc avant nous : il devait encore se changer, manger un morceau, puis embarquer ma famille en voiture pour nous voir passer à St-Rome-de-Cernon.
 
C’est donc avec Gabriel en point de mire, et, au loin, Cédric, que nous nous sommes engagés sur l’avenue de Millau-Plage. Après être passé devant le ravitaillement du 39ème kilomètre, le parcours s’engage sur une piste cyclable sur le trottoir de droite. Je m’y suis engouffré, suivi de Chloé et Jean-François, pendant que les trois ou quatre autres cyclistes qui s’étaient joints à nous restaient sur la route.
 
Quelques dizaines de secondes plus tard, j’ai entendu un bruit curieux, comme un frottement de branchages ; j’ai regardé par-dessus mon épaule, pour voir que Jean-François (qui roulait juste derrière Chloé, un peu sur sa droite) venait de frotter contre la haie, et une branche plus coriace que les autres, en se détendant, l’a projeté vers la gauche. Il a perdu l’équilibre, et, en tombant, a renversé Chloé. Catastrophe ! En un dixième de seconde, mes deux précieux accompagnateurs venaient de chuter ! J’ai hésité sur la marche à suivre, mais Chloé a tout de suite eu le réflexe de me crier : « C’est bon, tout va bien ! », et j’ai pu poursuivre ma course. Les autres cyclistes, restés sur la route, avaient assisté à la scène. Ils se sont retournés, et m’ont annoncé que Chloé et Jean-François étaient en train de se remettre en selle, qu’il y avait apparemment eu plus de peur que de mal.
 
Ils m’ont rejoint au bout de la ligne droite, à la borne du 40ème kilomètre : Jean-François m’a expliqué avoir été déstabilisé par la haie en cherchant à rouler de front avec Chloé ; chacun des deux m’assurait ne pas avoir été blessé dans l’accident. L’adrénaline est progressivement redescendue …
 
Devant aussi, la situation était en train d’évoluer : Gabriel et Cédric avaient un peu ralenti, et je revenais rapidement sur eux. Je suis arrivé sur les talons de Gabriel au moment où il s’engageait sur le pont qui enjambe le Tarn. Apparemment fatigué, il a marché pendant quelques pas : c’est à ce moment que je l’ai dépassé. Je m’inquiétais de le voir marcher, il fallait le remotiver : les champions qui le précédaient n’étaient visiblement pas si loin, ils n’étaient pas dans leur meilleure forme, et lui avait très bien géré son début de course. Il fallait qu’il ambitionne un beau classement, il en avait largement les moyens. En le dépassant, je lui ai glissé : « Allez, Gabriel, c’est bien ! On se retrouve sur le podium, ce soir ! Il faut qu’on partage le podium ! ». J’y croyais sincèrement à ce moment, mais Gabriel allait avoir, comme chaque année, un petit passage à vide entre Millau et St-Affrique – ce qui n’allait pas l’empêcher, comme chaque année, de finir très correctement entre St-Affrique et Millau, pour finalement prendre la 5ème place (lire son compte-rendu ici). Je me suis donc trompé pour cette fois, mais il ne faudra pas attendre bien longtemps avant qu’il y monte, sur le podium de Millau …
 
Juste après, dans l’avenue Gambetta, c’est Cédric que j’ai rattrapé et dépassé. Son visage était un peu marqué, j’ai pensé qu’il n’était pas au mieux, et qu’il aurait du mal à résister au retour des garçons qui le suivaient – là encore, la suite des événements m’a donné complètement tort, comme j’allais l’apprendre à mes dépens une vingtaine de kilomètres plus tard …
 
Je venais donc de prendre la troisième place au moment de m’engager sur la place du Mandarous, et d’entamer la montée en faux-plat vers le Parc de la Victoire. J’étais un peu étonné de n’avoir pas pris davantage de retard sur les autres favoris pendant ce premier marathon, et peut-être justement que j’avais pris un peu trop de risques en début de course : je sentais monter lentement un début de fatigue musculaire dans les cuisses. Je suis habituellement en meilleure forme à cet endroit de la course – n’en avais-je pas fait un peu trop ?
 
Au pied de l’avenue de la République, j’ai aperçu, sur la gauche de la route, deux jeunes filles dont le visage me disait quelque chose. J’ai mis quelques secondes à les reconnaître, et je les avais déjà dépassées quand je me suis écrié : « Les filles de Jérôme Chiotti ! ». Elles étaient venues assister à la course de leur père, qui avait été, de nous tous, le plus raisonnable pendant la première boucle : il allait passer environ 5 minutes après moi, mais tout sourire, et très décontracté.
 
J’ai aperçu ma famille dans l’entrée du Parc : je leur ai fait signe, en passant, que je me sentais bien. Mon père venait de les rejoindre, et Sylvie, mon entraîneuse à l’ACM, allait le remplacer pour la deuxième boucle.
 
J’entre dans le Parc de la Victoire à la fin du premier marathon (Chloé et Jean-François sont restés à l’extérieur du Parc). Les jambes sont relativement bonnes, le classement, inespéré à ce stade de la course : tout va bien ! (crédit photo : Chu-Fan Mo). 

Mon père après nous avoir accompagnés à vélo sur le premier marathon (remarquez, en arrière-plan, le passage de Jérôme Andrieu [en rouge] et Fabien Chartoire [en orange] qui ressortent du Parc) (crédit photo : Chu-Fan Mo).
J’ai croisé Jérôme et Fabien dans l’allée du Parc, nous avons échangé un encouragement. Je n’étais pas très loin derrière eux (je vois, au pointage électronique, que je suis passé sur la ligne du marathon avec 53 secondes de retard sur Fabien et 50 sur Jérôme). Le speaker, Philippe, était encore en train de commenter leur passage quand je suis entré à mon tour dans la salle – il a même eu l’air un peu surpris de me voir arriver si tôt, et a interrompu sa phrase pour m’annoncer. Je lui ai lancé un coup de casquette en passant :
 
Passage dans la salle au marathon (crédit photo : Marcel Compan).

Passage dans la salle au marathon (crédit photo : Marcel Compan).

 
En ressortant de la salle, j’ai jeté un coup d’œil au moment d’enjamber le détecteur électronique du marathon : ma montre annonçait, je crois, 2 h 56 min 15 s (le pointage électronique donne 13 secondes de moins : peut-être que je me rappelle mal). C’était la première fois que je passais aussi vite au marathon dans le cadre d’un 100-bornes (mon précédent record, au même endroit un an plus tôt, était de 2 h 58 min 30 s). J’avais pris le risque de courir plus rapidement cette année, parce que mes entraînements avaient eux-mêmes été plus rapides, mais ce début de lassitude musculaire que je sentais dans mes cuisses allait-il me donner tort ?
 
Dans l’allée du Parc, j’ai croisé Cédric, puis Gabriel : avec chacun, j’ai échangé une tape dans la main et un petit mot d’encouragement. Après être repassé devant ma famille, et avoir retrouvé Chloé et Jean-François à la sortie du Parc, j’ai croisé Johnny Sage puis Jérôme Chiotti dans l’avenue de la République : Jérôme m’a fait forte impression, il était facile, il affichait un grand sourire, il était clair que, cette année, il irait au bout de l’aventure – il était indiscutablement in the mood, comme on dit d’nos jours. Et cette fois, en arrivant au pied de l’avenue, j’ai clairement fait un signe de la main à ses filles, en précisant à mes accompagnateurs : « Les petites de Jérôme ! ».
 

Suite : 2ème partie du compte-rendu.