(ceci est la 2ème partie du compte-rendu, sur 3 parties en tout ; la 1ère partie est ici, la 3ème est ici)
 
Retour vers le futur
 

En sentant approcher les premières grosses côtes du parcours, je commençais à prendre confiance, et à oublier ce début de fatigue qui m’avait causé quelques inquiétudes à la fin du marathon. Chaque année, en passant au rond-point au bout de la rue Louis Blanc (juste avant de traverser le Tarn au km 44 ; on y repasse dans l’autre sens en fin de course, juste après le km 98), je retrouve un signaleur qui m’encourage tout particulièrement (voir notamment mes récits 2015 et 2017). Cette année, au dîner après la course, j’allais avoir le plaisir de le retrouver dans la salle, de passer un moment avec lui – et d’apprendre son prénom, Éric. En arrivant au 44ème kilomètre, je scrutais le rond-point devant moi, parmi les quelques voitures qui y circulaient je voyais des hommes en gilet jaune fluo, mais je ne reconnaissais pas Éric … jusqu’à arriver sur le rond-point proprement dit, et l’apercevoir sur la gauche de la route. Comme à son habitude, c’est dans un grand sourire qu’il m’a encouragé par mon prénom, et ce sourire devait être contagieux, je l’ai attrapé aussi …

La route commençait à s’élever juste après le Tarn. La visibilité était très bonne, je voyais distinctement Jérôme et Fabien devant moi, ils n’étaient pas si loin, et je me rapprochais tout doucement. Fabien semblait marquer le pas, il a laissé quelques mètres d’avance à Jérôme en montant sur Creissels. Au sommet de ce faux-plat, dans le centre du bourg, j’ai aperçu la pancarte qui annonce la direction de la cascade de Creissels, le lieu de résidence de divinités inventées par la famille de mon ami Dominique Herzet, qui jouent le rôle de saint patron des coureurs de 100-bornes – ou alors, qui peuvent décider de leur pourrir la vie par toutes sortes de petites malédictions …
 
Après une petite descente vers Raujolles, nous allions aborder, au km 47,5, la première grosse côte de la journée, la redoutable côte du Viaduc par son versant est. Je l’aime beaucoup, cette côte, elle est vraiment éprouvante, et visuellement très impressionnante. Figurez-vous une route qui monte en ligne droite, dans un paysage dépouillé, et à son sommet, ce petit ruban de béton qui flotte en l’air, tout juste suspendu par quelques piliers et quelques haubans. Au rond-point au pied de la côte, Jean-François s’est arrêté pour prendre une photo :

Au pied de la première grosse côte de la journée, au km 47,5 (Chloé est juste derrière moi, Sylvie est en bleu, tout à gauche de la photo, et Patrick en blanc, au centre de la photo). Un peu masqué par Chloé, un cycliste rencontré sur la course, Philippe, qui m’accompagnera jusqu’au sommet (crédit photo : Jean-François Banck).

 
Sylvie, quant à elle, voulait s’arrêter une minute pour enfiler sur sa selle un petit couvre-selle en gel, pour la rendre plus confortable. Elle a décidé de s’arrêter juste après le rond-point, avant que la pente ne soit vraiment forte. Suivi des autres cyclistes, je me suis engagé sur la route, surveillée par deux gendarmes qui en interdisaient l’accès aux véhicules extérieurs à la course.
 
Devant moi, Fabien et Jérôme ployaient sous l’effort. Le soleil tapait maintentant assez fort, j’ai jeté un coup d’œil à ma montre : 3h20 de course, ce qui signifiait qu’il était 13h20. En plein milieu de journée, sous le cagnard, sans un arbre pour faire de l’ombre, la cuisson du 100-bornard sur la côte du Viaduc passe de « saignant » à « bien cuit » en moins d’un kilomètre … Jérôme avait maintenant une vingtaine de mètres d’avance sur Fabien, mais je revenais rapidement sur chacun des deux. Visiblement, j’allais prendre la tête de la course avant d’arriver en haut. Subitement, j’ai été frappé par la similitude de la situation avec celle de la course de 2016 : j’étais arrivé au même endroit en 2ème position, avec 200 mètres de retard sur le leader, Éric Plennevaux. Le soleil cognait dur, Éric avait eu du mal dans la côte, et je l’avais rattrapé et dépassé sans avoir à modifier mon allure. La suite de la journée n’avait ensuite été qu’une longue balade : mes adversaires avaient tous défailli dans la chaleur, je n’avais eu qu’à courir prudemment en m’alimentant correctement, et les écarts grandissaient tout seuls …
 
Je me disais que l’histoire était peut-être en train de se répéter, que j’avais pris une machine à remonter le temps, et que j’allais à nouveau prendre la tête de course avec autorité, et tuer le suspense dès la mi-course … Quel contraste avec les idées sombres que j’avais eues la veille au moment de me coucher ! Juste une quinzaine d’heures plus tard, inspiré par cet air de déjà-vu qui me faisait présager une victoire aussi nette qu’en 2016, je me voyais plus beau, plus fort que tout le monde ! D’un extrême à l’autre …
 
Détendu, j’ai commencé à engager la conversation avec le seul cycliste qui était resté à mon contact. Je ne le connaissais pas, c’était l’un de ces cyclistes qui profitent de la course (qui coupe la circulation automobile) pour faire un joli tour de vélo autour de Millau, et circuler entre les groupes de coureurs pour suivre la course de l’intérieur. Il s’appelait Philippe, et on l’aperçoit, derrière Chloé, sur la photo prise par Jean-François au pied de la côte. On s’est mis à parler du Tour de France (qui, cette année, avait emprunté certaines routes de notre course sur son étape Millau-Carcassonne). Il y avait eu un petit événement au début de cette étape : un coureur de l’équipe Sky, Gianni Moscon, avait frappé un autre coureur pendant une ascension. À l’époque, quand j’avais vu cette vidéo, j’avais cru reconnaître la côte du Viaduc, avec sa chaussée large et ses bas-côtés bétonnés. J’étais donc en train de rappeler cet événement à Philippe, en lui disant « Je pense que c’était ici, sur cette côte ! », quand nous sommes arrivés à la hauteur de Fabien. Je l’ai dépassé par la gauche, il m’a lancé un regard un peu incrédule. Sur le coup, j’ai pensé qu’il trouvait dangereux de gaspiller son souffle à discuter (d’ailleurs, j’ai ensuite arrêté de parler, suivant docilement le conseil implicite que je pensais qu’il m’avait donné). Maintenant, je sais (après en avoir parlé avec lui par message électronique) qu’il estimait que j’allais très vite dans la côte. J’aurais aussi pu imaginer une dernière interprétation : son regard incrédule pouvait signifier qu’il n’était pas d’accord avec la localisation du coup de poing de Gianni Moscon. Ce en quoi il aurait certainement fallu lui donner raison, puisque, en re-regardant la vidéo de l’événement, il me semble maintenant clair que ce n’était pas sur la côte du Viaduc (qui n’a pas de talus aussi hauts sur les côtés, et le paysage en arrière-plan ne serait pas non plus le même : au lieu d’un vallon boisé avec des maisons en brique, on aurait eu une vue dégagée sur les causses ; et puis, la journaliste dit que l’incident s’est passé 23 minutes après le départ de l’étape, ils devaient donc être beaucoup plus loin que le Viaduc à ce moment-là). Bref, Fabien m’a regardé, je l’ai regardé, et je l’ai dépassé.
 
Devant, Jérôme semblait un peu voûté sous l’effort, et il faisait parfois des écarts vers la gauche de la route (nous courions tous sur le côté droit). J’ai attribué ces symptômes à la chaleur qui régnait (Jérôme courait tête nue), mais j’ai appris par la suite qu’il avait eu de grosses douleurs abdominales qui gênaient sa respiration, probablement à cause d’un virus attrapé juste avant la course. Quand je suis arrivé à sa hauteur, il m’a souri : « Tu en as fait, des côtes, à l’entraînement, toi, hein ! », je lui ai répondu : « Ah oui, je n’ai fait que ça ! ». Effectivement, je me rends compte à quel point j’étais plus à l’aise que mes concurrents sur cette première ascension de la journée. J’en avais tellement grimpé, des côtes, à l’entraînement tout l’été, que je ne les sentais pratiquement plus ; c’est bien simple : j’avais fini par remarquer que, sur les séances où j’avais des portions plates, j’allais plus vite dans les successions côte+descente que sur le plat. C’est aussi, certainement, la raison pour laquelle je me languissais en fin de marathon, et pour laquelle j’ai escaladé cette première côte avec un si bel appétit …
 
J’ai donc pris la tête des opérations autour du 49ème kilomètre, pratiquement au même endroit qu’en 2016. Mais à la différence de 2016, je voulais, cette fois, soigner mon chrono, et tâcher de passer sous les 7h15. Il ne fallait pas s’endormir …
 
Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que, alors que mes accompagnateurs à vélo avaient pris un peu de retard dans l’ascension, l’une d’eux, Chloé, avait trouvé le moyen de me dépasser sans se fatiguer : elle avait reconnu les motards qui, en 2016, l’avaient tractée dans cette côte après un incident mécanique, et, pour rigoler, ils ont décidé de refaire le coup cette année. Ils m’ont donc dépassé en riant et en me narguant dans la côte, et Chloé s’était ensuite arrêtée au sommet pour m’attendre. C’est donc en sa compagnie (et avec Philippe, ce cycliste qui m’avait fait la conversation pendant l’ascension) que j’ai basculé dans la descente, et que je suis passé devant le photographe officiel à la borne du 50ème kilomètre. J’ai regardé ma montre en passant devant la borne : elle indiquait 3 h 30 min 17 s. Mazette ! J’étais parti sur les bases de 7h aux 100 km ! Vu le reste du programme de la journée, j’aurais sans doute du mal à accrocher les 7h, on s’en doute, mais en tout cas je pouvais rester confiant pour mon objectif de 7h15.
 
Dans la descente, un gros drone nous a survolés (une sorte de petit hélicoptère, avec une seule hélice ; plus tôt dans la journée, un peu avant le 35ème km je crois, nous avions déjà croisé un drone, mais plus petit, à quatre hélices, piloté par un couple qui se trouvait à la sortie d’un virage). Je tâchais de descendre rapidement, en utilisant cette technique de « descente à l’africaine » que m’avait enseignée mon copain de club Didier Tailhades, et qui consiste à balancer les deux bras du même côté du torse, plutôt que de les garder dans deux plans parallèles de part et d’autre (voir ici pour une description plus détaillée, et ici pour un enregistrement vidéo). Mon allure oscillait entre 15 et 16 km/h, j’étais déjà tout entier tourné vers l’avant, vers le chrono que je signerais à l’arrivée, et j’étais presque en train d’oublier les concurrents qui me poursuivaient. Quelques cyclistes, dont Sylvie, m’ont rejoint pendant la descente ; Sylvie regrettait à haute voix de s’être arrêtée au pied de la côte pour enfiler son couvre-selle en gel, elle avait eu de la peine à rattraper son retard. Chloé, qui avait bénéficié de l’aide de ces motards, ne se plaignait pas de la difficulté de la côte 🙂 Quant à Jean-François, c’était un peu inquiétant, il ne nous avait pas encore rattrapés.
 

Dans la fin de la descente de la côte du Viaduc à l’aller (autour du km 53). Sur la gauche de la photo : Philippe (en rouge) et Sylvie (en bleu) (crédit photo : Stéphane David).

 
Mauvais karma
 
En bas de la descente, une petite surprise, et une non-surprise, nous attendaient. La non-surprise, c’est que, comme chaque année depuis toujours (en tout cas, « toujours » à mon échelle : depuis au moins 2010, ma première participation), un couple de personnes âgées se trouvait au bord de la route, sous son parasol, avec le journal sur les genoux pour identifier les coureurs à leurs numéros de dossard. Ce couple charmant, silencieux et appliqué, nous fait le plaisir chaque année d’ouvrir ses chaises pliantes et son parasol au même endroit, pour nous regarder passer. Non, la surprise, c’est que, juste avant l’entrée dans St-Georges, quelques gendarmes barraient la route, et ils interdisaient le passage à tous les cyclistes qui n’étaient pas des accompagnateurs officiels (c’est à dire : tous les cyclistes qui ne portaient pas de dossard officiel de suiveur). Dans notre équipage, c’était Jean-François l’accompagnateur officiel, mais il avait dû avoir été retardé par un incident, il n’était pas encore rentré sur nous. Au moins, moi, j’ai pu passer sans encombres, mais Chloé, Sylvie, Patrick, et ces quelques cyclistes qui nous avaient rejoints, ont été sommés de s’arrêter. Il se trouve que, le matin dans le camping, mon ami Christophe (qui courait cette année sans accompagnateur) avait eu le réflexe salutaire de donner son dossard de suiveur à Chloé, en lui disant « Tiens, prends-le sur toi, ça peut toujours servir ! ». Chloé l’avait fourré dans les laçages de son sac à dos, de façon à le garder visible, mais seulement quand on la regardait de dos. Aux gendarmes qui prétendaient l’arrêter, elle a donc lancé : « J’ai un dossard ! Il est dans mon dos ! » et elle s’est faufilée entre eux sans se donner la peine de s’arrêter. Si elle n’est pas passée trop vite, ils ont peut-être eu une chance d’apercevoir le fameux dossard, mais de toute façon, elle était à vélo et eux à pied, il est probable qu’ils n’aient guère eu d’autre choix que de la croire … Patrick, lui, a expliqué qu’il allait retrouver sa famille à la salle polyvalente de St-Georges, où se trouve le ravitaillement (ce qui était factuellement vrai ; ce qu’il n’avait pas précisé, c’est qu’après avoir fait la bise à sa famille, il allait reprendre la route pour me rattraper …). Quant à Sylvie, la moins roublarde de tous, elle a simplement expliqué qu’elle voulait me suivre, et une gendarme lui a répondu qu’elle y était autorisée, mais à condition de traverser le village de St-Georges en marchant, le vélo à la main (?), puis en prenant la côte de St-Rome-sur-Tarn à la sortie du village (au lieu de poursuivre dans la vallée comme nous), puis en nous rattrapant à Tiergues. Sylvie a dit oui pour tout, elle a commencé à marcher en tenant son vélo à la main, puis dès qu’elle a été hors de vue, elle l’a enfourché pour nous rattraper sans s’embêter à suivre cette déviation compliquée dont elle ne s’était pas donné la peine de retenir les détails 🙂
 
C’est à la sortie de St-Georges que commence ce long faux-plat montant, tellement difficile pour le mental, qui commence vers le 54ème kilomètre pour se terminer, à l’entrée de St-Rome, au 60ème. Tous les coureurs tombent d’accord là-dessus : pour des raisons mystérieuses (le vent, souvent défavorable à cet endroit ? l’effort que coûte la progression du coureur malgré l’apparente absence de dénivelé – puisque la visibilité n’est jamais très longue et ne permet pas de se rassurer en voyant que la route monte ?), cette demi-douzaine de kilomètres est sans doute la plus éprouvante de toutes. C’est là, en l’espace de quelques kilomètres, que j’ai soudain senti le poids des efforts que j’avais consentis depuis le départ : mes jambes se sont alourdies, mon allure a chuté, plus rien n’allait … Je vois, à mon enregistrement GPS de la course, que j’ai couvert le 55ème km en 4 min 38, le 56ème en 4 min 36, le 57ème en 4 min 43, le 58ème en 4 min 59, le 59ème en 5 min 02, et le 60ème en 4 min 47 … N’en jetez plus ! Après le début de fatigue en fin de marathon, une ascension de la côte du Viaduc probablement trop rapide, puis une descente où j’avais continué à pousser, je prenais subitement un gros retour de flamme. Je me plaignais auprès de Sylvie, Chloé et Patrick, parfois même je courais en posant les poings sur les hanches (signe d’une très grande fatigue ; habituellement, quand ça m’arrive en course, c’est en toute fin de 100-bornes, ou dans les côtes les plus raides) … Je me contraignais à beaucoup boire, pour faire passer la défaillance, mais mon estomac commençait à être lourd, même la boisson commençait à m’écœurer …
 
Puisque leur coureur ne semblait pas être d’humeur à discuter, Sylvie et Chloé bavardaient gentiment entre elles. Chloé s’apprête à courir, les 20 et 21 octobre prochains, le championnat de France de course de 24h, à Albi. En prévision, elle demandait à Sylvie la recette de ses barres de céréales faites-maison. Je les entendais comparer les bienfaits relatifs de la fécule de pomme de terre, du manioc, et autres ingrédients dont la simple évocation suffisait à réveiller ma nausée … Mais je ne voulais surtout pas qu’elles arrêtent de parler entre elles : comme souvent (je me souviens en avoir parlé en 2013), quand je traverse un trou d’air, je n’ai pas du tout envie de participer à la discussion, mais j’apprécie énormément d’entendre des amis discuter entre eux autour de moi. Ça me rappelle en permanence leur présence rassurante, ça me fait un peu oublier mes douleurs, ça me permet, un tout petit peu, d’entrer dans leurs personnalités, de me sentir à leur place, en anticipant ce qu’ils vont dire ou en réagissant comme eux à ce qu’ils entendent … et par conséquent, de me dissocier de mon propre corps qui, lui, ne fait que se plaindre … Je me suis donc bien gardé de leur demander d’arrêter de parler de fécule de manioc et de fruits secs, tout désagréables que ces notions puissent être à mes oreilles à ce moment-là.
 
C’est vers la fin du faux-plat que nous avons eu le soulagement de retrouver Jean-François. Il est revenu de l’arrière, livide, très silencieux, et a repris sa place parmi Sylvie, Chloé et Patrick. Il nous a expliqué avoir eu un gros coup de bambou pendant la côte du Viaduc, qu’il avait montée très lentement, et il avait mis beaucoup de temps à nous rejoindre, ensuite, dans la plaine. Je l’ai regardé, et, à son teint blafard, j’ai compris qu’il était en pleine hypoglycémie. J’aurais dû m’en douter ! Jean-François est tellement altruiste, tellement soucieux d’aider, qu’il fait passer en priorité tout ce qui concerne les autres, et il néglige tout ce qui peut le concerner, lui. Il avait passé des heures à m’alimenter et à m’abreuver, mais il n’avait, lui, rien avalé depuis le petit-déjeuner qu’il avait pris à 7h du matin … Je me suis souvenu avoir dû insister, à Belvès cette année, pour qu’il se couvre la tête avec une casquette – malgré le soleil qui cognait, il ne voulait pas porter la casquette que j’avais prévue pour lui, il préférait la garder disponible dans le panier de son vélo, pour l’éventualité très hypothétique où j’aurais besoin d’une casquette de plus que celle que j’avais prise pour moi ! La grosse défaillance qu’il nous décrivait, l’expression et le teint de son visage, me semblaient démontrer sans ambiguïté qu’il était juste en train de faire une grosse fringale. Je lui ai dit que le panier de son vélo regorgeait de gels sucrés en tout genre, qu’il transportait des bidons de boisson énergétique, que toutes ces choses lui étaient autant destinées qu’à moi, et qu’il fallait tout de suite qu’il mange et boive sucré. Il m’a répondu « Oui, oui ! », mais sans lâcher son guidon, sans rien attraper à manger. J’ai ajouté : « Ben vas-y ! Mange ! » ; « Oui oui, je vais le faire ! » ; « Non, mais fais-le tout de suite ! ». Je crois que, pour me faire plaisir, il a attrapé un petit truc dans le panier, qu’il a avalé parce qu’il savait que je le regardais … Ça, c’est du Jean-François tout craché ! Malgré son énorme coup de fringale, il fallait que je le force à manger, parce qu’il se sentait coupable de me priver de l’un des 30 gels qu’il portait dans son panier (auxquels s’ajoutaient naturellement ceux que transportaient Sylvie et Chloé) …
 
Avec le recul, je comprends maintenant un peu mieux pourquoi, aussi, il rechignait tant à manger : pour lui, il était devenu clair qu’il ne pourrait pas nous accompagner sur la fin de la course, il allait devoir faire demi-tour avant d’attaquer la côte de Tiergues, et, se sentant probablement inutile, il ne voyait peut-être pas l’intérêt de se ravitailler : il était de toute façon trop tard. Bien entendu, se ravitailler davantage, ça lui aurait au moins permis de retrouver un peu de confort, de se sentir mieux, mais évidemment, Jean-François ne fait pas de son confort personnel la première priorité … Il avait remarqué que Chloé se plaignait de ce que le plus petit braquet de son vélo ne soit pas encore assez petit. Ce vélo, c’est moi qui lui avais prêté pour la journée, c’est le vélo que j’avais déjà prêté à Jean-François en avril pour les 100 km de Belvès. À l’époque, le petit plateau était un 42-dents, et je crois que le plus grand pignon fait 18 ou 20 dents. Jean-François s’était escrimé à tirer ce braquet dans toutes les côtes, au point que c’était devenu une blague entre nous : il fallait que je monte un plateau plus petit pour la prochaine fois … C’est donc ce que j’avais fait pour Millau, je venais de faire remplacer ce 42-dents par un 38-dents, mais apparemment c’était encore un peu juste, et Chloé n’aurait pas refusé un vélo avec un plus petit braquet. Jean-François a donc proposé d’échanger leurs deux vélos : il allait lui donner son VTT (dont le petit braquet était, pour le coup, vraiment petit), et récupérer mon vélo au braquet trop grand. En recombinant les paires cyclistes/vélos, il voulait que la cycliste la plus performante soit équipée du vélo le plus performant, et à lui, qui n’allait pas pouvoir nous accompagner plus longtemps, il réservait le vélo le moins facile. Ils se sont donc arrêtés sur le bord de la route pour procéder à l’échange, et régler la hauteur de la selle du VTT. Chloé allait nous rattraper un peu plus loin, tandis que Jean-François allait, avec les forces qui lui restaient, rentrer à Millau avec mon vélo. Il aurait pu rentrer dans la voiture d’un ami qui se trouvait à St-Rome, en mettant le vélo dans la voiture, sauf que (je l’ai su plus tard), quand ils ont cherché à démonter les roues pour faire entrer le vélo, ils n’y sont pas arrivés (mon vélo a un système antivol un peu spécial sur les roues, il y a un truc pour les démonter – et dans son état hypoglycémique, Jean-François ne s’est pas souvenu du truc, que je lui avais montré trop rapidement, en avril à Belvès). Il a donc dû faire tout le trajet du retour à vélo, côte du Viaduc comprise …
 
Clin d’œil cynique du destin : l’endroit où Jean-François a posé pied à terre, pour échanger son vélo avec celui de Chloé et nous laisser partir sans lui, est le même que celui où, sur les 100 km de Millau 2008, il avait dû abandonner alors qu’il était à la lutte pour la victoire. Il s’est également aperçu que l’endroit où il a chuté à vélo cette année était celui où avait été prise la photo, en 2001, qui avait fait la une du Midi Libre pour annoncer sa victoire. Comme dans ces pseudo-théories fumeuses qu’on peut trouver sur Internet, où des illuminés vous expliquent que certains endroits sur Terre sont des sources de force tellurique aux propriétés surnaturelles, il faut croire que, pour Jean-François, ces deux endroits précis sont des aimants à événements extraordinaires …
 
Jean-François avait donné beaucoup de sa personne pour m’aider autant que possible. Mais hélas, son sacrifice ne suffirait peut-être même pas : j’étais bien pessimiste sur la suite des événements quand nous sommes enfin entrés dans St-Rome, après ces 6 km qui avaient anéanti toutes ces belles sensations, toute cette belle confiance que j’affichais au 50ème kilomètre … Ma famille était venue nous applaudir dans le village, c’était la première fois que je les revoyais depuis le marathon – et c’était la première fois qu’ils me voyaient depuis que j’avais pris la tête de la course. Mais je ne voulais pas leur laisser de faux espoirs, il fallait, en passant devant eux, que je leur dise que je ne me sentais pas bien du tout, pour qu’ils ne soient pas déçus si les choses tournaient mal. Pour ne rien arranger, alors que nous étions en train de traverser le village, Sylvie m’a dit : « Écoute, ne t’affole pas, mais le deuxième est en train de revenir … ». Ay caramba ! Le deuxième ! Je l’avais presque oublié, celui-là ! C’est sûr qu’à force de me traîner à 4 min 50 / km, il n’aurait pas fallu espérer le garder à distance … Sur le moment d’ailleurs, je n’avais aucune idée de qui ça pouvait être, le deuxième – sauf que, quelques secondes après que Sylvie m’ait averti, nous avons été dépassés par un cycliste en qui j’ai reconnu Patrick Ruiz, l’accompagnateur à vélo de Cédric (et, accessoirement, coureur de 24h de niveau national) : Patrick allait chercher de l’eau à la table de ravitaillement de St-Rome. Si l’accompagnateur nous dépassait, c’est qu’effectivement le coureur ne devait pas être loin …
 
Nous arrivions à la hauteur de ma famille : sur la photo qu’a prise Chu-Fan à ce moment-là, on distingue effectivement Cédric, une dizaine de mètres derrière moi, et son accompagnateur Patrick au ravitaillement :
 
Dans la traversée de St-Rome, rien ne va plus … Mes jambes sont lourdes, je n’avance plus, Cédric (en bleu) est en train de me rattraper, tandis que son accompagnateur Patrick (en vert) nous a déjà dépassés et est en train de se désaltérer au ravitaillement (crédit photo : Chu-Fan Mo).

 
Dans la petite chicane au milieu du bourg de St-Rome, j’ai reconnu, garée sur la droite de la route, la voiture rouge « Radio Totem » de Stéphane David. Stéphane en était sorti, mais j’ai vu, assis à la place du passager, Jérôme Andrieu, qui avait abandonné, et s’était visiblement fait amener à St-Rome par Stéphane. Fabien a également abandonné après la côte du Viaduc : sale journée pour ces deux grands coureurs …
 
Poker fesses
 
Je commence à avoir une petite expérience en matière de 100-bornes : quand, à ce moment de la course, un coureur en rattrape un autre, en général, c’est irréversible. Après la mi-course, chacun fait de son mieux, et si un coureur se fait dépasser, c’est qu’il est moins fort que son adversaire, et la différence ne fait plus que s’accentuer ensuite. Je n’avais connu qu’un seul contre-exemple à cette règle toute simple, c’était en 2014, quand Mickaël Jeanne, après un départ très rapide, avait beaucoup faibli, au point que je l’avais dépassé au 80ème kilomètre – mais il avait su trouver les ressources pour revenir sur moi, me re-dépasser, puis, après que je l’eus rattrapé à nouveau au 95ème kilomètre, sortir vainqueur d’un duel d’une intensité que j’aurais crue impossible à ce stade de la course
 
Tout le monde n’a pas la même résistance à la douleur que Mickaël, et je n’avais jamais vu d’autre contre-exemple, en treize 100-bornes. Je ne me faisais donc plus d’illusion sur ce qui m’attendait : quand Cédric m’a rejoint (il s’est mis à ma gauche), à la sortie du bourg de St-Rome, j’ai vu les photographes mitrailler la scène, et je les comprenais bien. Ils étaient en train d’assister au tournant de la course …
 
Quand il est arrivé à ma hauteur, je l’ai encouragé : « Allez, Cédric, c’est dur pour tout le monde ! », et je m’attendais à ce qu’il me décroche insensiblement. Le 100-km est habituellement une course par élimination : dans le groupe de tête, personne n’accélère, ce sont juste les défaillances des uns et des autres qui amaigrissent le groupe – le dernier à défaillir sera le vainqueur. Ici, Cédric allait continuer sa chevauchée fantastique, et j’allais progressivement le perdre de vue, et ne le retrouver qu’à Millau après la course.
 
C’est l’état d’esprit dans lequel je me trouvais à ce moment précis. Cédric et moi avons couru côte à côte pendant quelques dizaines de mètres, et nous sommes arrivés sur la rampe qui marque le début de la côte de Tiergues. C’est alors que s’est produit un événement extraordinaire, qui allait décider de toute la suite de la course …
 
Je vous ai déjà dit que mes amis Philippe et Florence (des amis de Montpellier ; Philippe fait partie, comme moi, du groupe entraîné par Jean-François) avaient fait la route pour venir assister à la course. Après avoir quitté Millau, ils avaient choisi de se positionner ici, au début de la rampe qui amorce la côte de Tiergues. Par un hasard incroyable, c’était justement à cet endroit précis que je les avais vus pour la première fois de ma vie, en 2010, à mon premier 100-bornes : je venais d’y rattraper un coureur qui portait un t-shirt où était écrit « Un kilomètre, c’est rien. Cent kilomètres, c’est cent fois rien ! ». Nous avions attaqué l’ascension de cette rampe côte à côte, et sur le bord de la route se trouvait un groupe d’une demi-douzaine de personnes, qui l’encourageaient par de sonores « Allez Jean-François ! », au point que je m’étais tourné vers ce coureur, et que je lui avais demandé, dans un sourire : « Tu habites ici ? ». Il m’avait répondu, en souriant aussi, par la négative. Eh bien ce coureur, c’était Jean-François Banck, qui allait devenir mon coach un an plus tard, et qui m’accompagnait à vélo cette année (jusqu’au sacrifice, comme on l’a vu …). Et ce groupe de supporters, ils allaient devenir mes amis quand j’ai commencé à m’entraîner sous les ordres de Jean-François. Philippe et Florence faisaient partie de ce groupe, et je m’amuse de constater que, ce jour-là, à cette minute-là, je rencontrais pour la première fois de ma vie, plusieurs personnes qui allaient devenir des amis proches, et jouer un rôle important dans mon existence sportive …
 
Quand, donc, accompagné de Cédric qui s’apprêtait à me ravir la première place, j’ai reconnu Philippe et Florence à l’endroit où je les avais vus pour la première fois huit ans plus tôt, quand j’ai entendu la voix de Philippe me crier « Vas-y Hervé, accélère ! Tu peux le faire ! », j’ai senti qu’il fallait que j’aille au-delà de ma douleur, et que j’accélère, comme me le demandait mon ami (d’ailleurs, quelques secondes plus tard, c’est Sylvie, qui était juste derrière moi à vélo, qui allait ajouter un argument : « Vas-y Hervé, tu arrives dans la côte, c’est ton point fort, ça, les côtes ! »). Il se trouve que Philippe a pris une photo à cet instant très précis, au moment où je sens cette vision de 2010 entrer en résonnance avec celle que j’avais sous mes yeux, là, en 2018 ; au moment où je regarde mon ami qui me dit d’accélérer, justement quand la course est en train de basculer. Une accélération de ma part, alors que j’étais déjà à bout de forces ? Oui, justement, c’est parce que je pense être à bout de forces qu’il est important d’accélérer maintenant. Je me suis entraîné à ça tout l’été, et là, le moment est venu. Philippe a donc pris une photo dans cette seconde où, dans ma tête, se bousculaient toutes ces idées, qu’il avait provoquées en se tenant là à cet endroit précis, et en me disant d’accélérer à ce moment précis …
 
Cédric me rejoint alors que nous sortons de St-Rome. Chloé et Patrick venaient de prendre un peu d’avance, pour aller se pré-positionner plus haut dans la côte (crédit photo : Philippe Combes).
L’instant décisif, saisi par Philippe au moment où nous abordons la côte de Tiergues. À l’allure générale des deux coureurs, on ne croirait pas que c’est Cédric qui vient de me rattraper (crédit photo : Philippe Combes).

Jérôme Chiotti passe au même endroit (5 min 15 derrière nous d’après l’horodatage des photos) (crédit photo : Philippe Combes).

Zoom sur la deuxième photo (« l’instant décisif ») : le regard que je lance à Philippe à ce moment-là témoigne du bouleversement qui est en train de se produire dans ma tête (crédit photo : Philippe Combes).

 
C’est étonnant à quel point cette photo s’accorde mal avec mon souvenir de ce moment : je pensais être à bout de forces, et, quand je m’étais tourné vers Cédric pour l’encourager, il m’avait semblé frais et décontracté. Il m’avait fait forte impression, pour tout vous dire. Et c’est surprenant à quel point, sur cette photo de Philippe, Cédric a l’air marqué, soucieux, un peu courbé sous l’effort, alors que j’ai l’air d’être frais et serein. Il est probable que j’avais sous-estimé mon propre état de forme, comme la suite de la journée allait le démontrer ; mais j’ai du mal à m’expliquer m’être autant trompé sur l’état de forme de Cédric. Peut-être était-il vraiment frais et rayonnant quand il m’a rejoint, mais que les premiers mètres de la côte lui ont fait mal ? Peut-être étais-je dans un tel état de désespoir, à cause de mes mauvaises sensations musculaires, que j’avais eu tendance à noircir le tableau – et à m’imaginer que Cédric était fringant alors qu’il était déjà au maximum ?…
 
Le fait est que, malgré mes douleurs, malgré ma certitude que Cédric m’était supérieur, j’ai quand même attaqué. En repensant à la façon dont la course s’était déroulée en 2014, je me suis dit « Je lui fais une Mickaël Jeanne ! » (Mickaël était perclus de crampes, il était souvent obligé de s’arrêter pour s’étirer, mais malgré ça il repartait chaque fois, il répondait à mes attaques, et pour finir, malgré toutes ses douleurs, c’est lui qui avait fini par me battre). C’est la première fois que je fais ça aussi tard dans un 100-bornes : des accélérations franches, on en voit parfois en début de course, mais là, au moins en ce qui me concernait, j’étais dans l’innovation totale. Je le faisais juste parce que Philippe me l’avait dit (il m’avait dit « Accélère ! Tu peux le faire ! » ; c’est mon ami, pourquoi me mentirait-il ? sans doute que je pouvais effectivement le faire …). C’était suicidaire, j’étais en pleine défaillance depuis une demi-douzaine de kilomètres, ce n’était pas d’accélérer qui allait arranger les choses. Mais, perdu pour perdu, puisque de toute façon j’avais bien vu que Cédric m’avait rattrapé, et qu’il allait me décramponner petit à petit, autant, au moins, essayer quelque chose. Tomber les armes à la main …
 
Cédric n’a pas essayé de suivre mon attaque. Mais je ne me suis pas retourné, j’ai fait l’ascension aussi vite que je le pouvais, puisque de toute façon c’était la seule chose qui me restait à faire si je ne voulais pas perdre. J’avais mal, forcément, mais finalement je réussissais à tenir cette belle allure à laquelle mon attaque m’avait porté. Malgré la pente, je vois maintenant sur mon enregistrement GPS que j’ai couvert le 61ème km en 4 min 20, le 62ème en 4 min 25, le 63ème en 4 min 30 puis le 64ème en 4 min 35. Je sentais bien que je me mettais dans le rouge, mais après tout, j’avais travaillé ce genre d’effort pendant tout l’été. Et puis, il faut bien le dire … ce genre de douleur était quand même beaucoup plus agréable que celles que j’avais ressenties dans le faux-plat, quand plus rien n’allait. C’est amusant de constater que, malgré toute mon expérience des courses de 100 km, j’arrive encore à me découvrir des fausses défaillances, à me mentir au point de me convaincre que je suis au plus mal, alors qu’un simple exercice d’auto-persuasion suffit à me remettre sur les rails, et à me faire tolérer les douleurs que j’avais crues insupportables. Dans une certaine mesure, j’étais un peu en train de revivre le miracle des 100 km de Belvès 2016, où les encouragements suffisamment convaincants de Bernard Rossetti m’avaient fait basculer radicalement de la défaillance la plus complète, au triomphe le plus éclatant. Cette fois-ci, je ne ressentais pas la même euphorie (les circonstances n’étaient pas tout à fait les mêmes : j’étais en tête, et pas à la chasse derrière le leader, et puis, il me restait aujourd’hui 40 km à couvrir, presque un marathon : l’arrivée était suffisamment loin pour qu’une nouvelle défaillance puisse venir me faucher). En tout cas, l’élément déclencheur aura été très similaire : quelqu’un m’a convaincu que je pouvais accélérer, je l’ai fait, et j’ai pris conscience que cette personne avait raison – et que mes douleurs étaient beaucoup plus supportables si je me convaincais que je pouvais gagner la course.
 
Quelques hectomètres avant le sommet de la côte, la route fait deux magnifiques lacets, c’est peut-être mon endroit préféré, sur un parcours où il pourrait pourtant y en avoir beaucoup. Sur la portion de route entre les deux lacets, on court à rebours de la direction précédente, ce qui permet, en jetant un coup d’œil en contrebas, de se faire une idée des écarts sans avoir à se retourner. Jolie surprise ! J’avais creusé le trou, il y avait bien 200 ou 300 mètres entre nous. J’avais forcé pendant pratiquement deux kilomètres sans jamais me retourner, et je pouvais enfin mesurer le résultat de mes efforts : l’attaque avait porté, et l’allure générale de Cédric ne respirait pas la facilité. Il redevenait donc possible de gagner … Pour ça, il fallait surtout que je maintienne mon effort, et que je dissimule ma propre faiblesse, pour ne pas lui redonner l’espoir de revenir vers moi. Si j’avais été, moi-même, si efficacement remis sur pied quand on m’avait fait prendre conscience que je pouvais gagner, le même phénomène pouvait aussi redonner des forces à mon adversaire, si le moindre indice l’amenait à penser que je faiblissais. C’était un coup de poker, mais il fallait le jouer jusqu’au bout. Au moins, tant que j’étais devant, il ne pouvait pas voir mon visage marqué, mes grimaces de souffrance. S’il ne voyait que mon derrière, il ne pouvait pas voir ma faiblesse …
 
C’est au sommet de la côte, au km 64, qu’on nous a donné le premier écart : j’avais pris 1 min 20 d’avance. Mais je n’étais pas rassuré par ce premier succès, il fallait que je poursuive mon effort pour rester dans cette dynamique favorable, et accumuler le plus possible d’avance. Je me suis donc lancé à corps perdu dans la descente, en poussant fort sur les appuis, en utilisant la technique de « descente à l’africaine », pour continuer à engranger de précieuses secondes.
 
Ma famille se tenait au rond-point qui se trouve juste sous le ravitaillement du 65ème kilomètre. Quel changement par rapport à notre dernière rencontre, à St-Rome ! Ils m’avaient vu à l’agonie, ils me retrouvaient ragaillardi, lancé à pleine vitesse, avec environ deux minutes d’avance sur le coureur qu’ils avaient vu me rejoindre.
 
Je passe au rond-point du km 65,5 (horodatage de la photo : 14 h 42 min 41 s) (crédit photo : Bernard Seitz).

Cédric Gazulla passe au même endroit (horodatage de la photo : 14 h 44 min 55 s) (crédit photo : Bernard Seitz).

Jérôme Chiotti passe au même endroit (horodatage de la photo : 14 h 49 min 48 s) (crédit photo : Bernard Seitz).

Gabriel Noutary passe au même endroit (horodatage de la photo : 15 h 03 min 53 s) (crédit photo : Bernard Seitz).

Aurélien Connes passe au même endroit (horodatage de la photo : 15 h 05 min 02 s) (crédit photo : Bernard Seitz).

Johnny Sage passe au même endroit (horodatage de la photo : 15 h 05 min 28 s) (crédit photo : Bernard Seitz).

 
La longue descente m’a permis de maintenir une bonne allure pendant plusieurs kilomètres, je balançais les bras de part et d’autre « à l’africaine » pour prendre un maximum de vitesse. Je vois à présent, sur mon enregistrement GPS de la course, que ces kilomètres de descente ont été couverts en 4 min 06 à 4 min 19 chacun : rien d’ébouriffant, mais je sentais bien que ça me permettait au moins de maintenir Cédric à distance, je ne l’imaginais pas descendre encore plus vite.
 
Avec le coup de fringale de Jean-François, je craignais un peu de me trouver dépourvu de suiveur dans la difficile remontée de St-Affrique vers Tiergues, qui nous attendrait après le 71ème kilomètre. Pour épargner un peu les forces de Chloé, je lui ai demandé de ne pas nous accompagner jusqu’en bas, et de nous attendre sur le bord de la route, aux abords du 67ème kilomètre je crois. Il se trouve qu’à l’endroit que je lui ai désigné pour s’arrêter, le reporter de Radio Totem, Stéphane David, avait garé sa voiture pour faire un point sur la course en direct à l’antenne (nous avons retrouvé Stéphane tout au long de la journée, il prenait des écarts, nous encourageait, et tenait informés ses auditeurs de tous les développements de la course). Ce n’était pas prémédité, mais quand je me suis aperçu, en passant devant la voiture rouge arrêtée à l’endroit que j’indiquais à Chloé, que c’était celle de Stéphane, j’ai eu un peu moins de scrupules à abandonner mon amie pendant trois quarts d’heure, jusqu’à notre remontée de St-Affrique : au moins elle pourrait discuter avec lui.
 
Juste avant d’entrer dans St-Affrique, c’est à Sylvie que j’ai demandé de s’arrêter sur le bas-côté pour attendre que je fasse la petite boucle en ville. Cette petite boucle se termine par un joli petit raidillon, dans la rue du Lion d’Or : il n’est pas bien long, il ne fait pas trop de dégâts chez les coureurs, mais, d’expérience, il est difficile à négocier pour les suiveurs à vélo (la pente est vraiment raide). Quand j’ai demandé à Sylvie de s’arrêter pour attendre mon retour, elle n’a pas compris pourquoi je voulais me débarrasser d’elle 🙂 Elle a insisté pour rester avec moi ; je ne voulais pas me lancer dans une longue explication sur le pourcentage de la pente, je lui ai juste re-demandé de s’arrêter, elle a re-insisté pour me suivre. Hmm, la négociation s’annonçait longue, et je ne voulais pas y laisser trop de souffle … J’ai donc clôturé la discussion en lui disant : « Sylvie, je t’en supplie, attends-moi ici ! Vraiment … ». Un peu surprise par ma supplication, elle a consenti à poser pied à terre, sans doute un peu frustrée de ne pas me suivre dans cette petite boucle – mais j’avais vraiment envie qu’elle reste à mon contact au moment où je ressortirais de St-Affrique : la côte serait très longue, il y aurait certainement de longues périodes où je serais privé d’accompagnateur à vélo, alors je cherchais des moyens de réduire la durée de ces périodes …
 
C’est donc avec seulement Patrick à mes trousses que je suis entré dans la ville. Nous sommes passés au point de jonction où, 1,4 km plus tard, nous allions repasser en sortant de la petite boucle en ville : mes amis Philippe et Florence s’y trouvaient, ils m’encourageaient avec véhémence. C’était l’encouragement de Philippe, à la sortie de St-Rome, qui avait déclenché mon attaque, et là, une dizaine de kilomètres plus loin, il avait l’occasion de mesurer l’effet de ses talents de meneur d’homme … Il y avait beaucoup de monde dans les rues, les trottoirs et les terrasses de cafés étaient couverts d’une foule qui m’applaudissait avec ferveur – j’ai beaucoup apprécié ce premier kilomètre dans St-Affrique.
 
J’entre dans St-Affrique, accompagné de Patrick et de Sylvie qui vient d’accepter, sur ma prière, de poser pied à terre pour quelques minutes 🙂 (crédit photo : Philippe Combes).

 
Ce que j’ai moins apprécié, c’est, dans le petit jardin public que la course traversait juste avant d’arriver devant la salle des sports où se tenait le pointage électronique du 71ème kilomètre, ce début de crampe dans mon adducteur droit. Enfin, je pense que c’était l’adducteur : j’ai la chance de ne jamais avoir de crampes, ni à l’entraînement, ni en compétition, et là, c’était une grande première, cette espèce de contracture dans le muscle qui courait sur la face interne de ma cuisse droite. Après coup, en en parlant avec Dominique Herzet, on en est venus à se dire que c’était peut-être la longue descente (7 km, quand même) « à l’africaine », qui faisait pivoter le bassin à chaque foulée, qui était peut-être à l’origine de cette nouveauté physiologique dont je me serais bien passé. Peut-être que les adducteurs (ou en tout cas, le muscle que je sentais à cet endroit) devaient travailler pour retenir le bassin à chaque rotation, et que je ne les avais jamais sollicités sur une aussi longue descente à l’entraînement …
 
Une crampe qui se déclarait au 71ème kilomètre : voilà qui n’annonçait rien de bon pour le retour vers Millau … Je me souvenais de récits de coureurs, où il était question de crampes violentes qui les avait foudroyés sur place, raidissant leurs jambes, les empêchant pratiquement de mettre un pied devant l’autre même en marchant … Si la crampe se déclarait vraiment pendant les 29 kilomètres qui restaient, ce ne sont pas les malheureuses dizaines de secondes que j’avais péniblement grapillées à Cédric qui sauveraient ma victoire … Après avoir temporairement repris un peu de confiance dans la descente (on nous avait annoncé deux minutes d’avance pendant que je descendais : visiblement, je prenais du temps à Cédric aussi bien en montée qu’en descente), cette nouvelle inquiétude est venue me rappeler toute la précarité de cette victoire dont je rêvais. J’étais condamné à courir vite pour éviter le retour de Cédric, mais courir trop vite m’exposait à risquer la crampe qui me ferait perdre de longues minutes en étirements sur le bord de la route …
 
D’après le pointage électronique, je suis passé au 71ème kilomètre en 5 h 05 min 28 s (Cédric allait y passer 2 min 21 plus tard, Jérôme, 8 min 22 après moi, Gabriel, 21 min 54 après moi, et Aurélien, 24 min 08 après moi). Il y avait, un mètre après le tapis de détection électronique, une table de ravitaillement où se trouvaient quelques gobelets d’eau : parfait ! J’ai saisi un gobelet et, pendant que je le buvais (lentement : l’eau était glacée), j’ai étendu ma jambe droite à l’horizontale et posé mon pied droit sur la table (en faisant attention à ne pas renverser de gobelet), de manière à étirer cet adducteur qui m’avait signifié son intention de perturber ma fin de course. J’ai demandé à ce qu’on re-remplisse le gobelet, et bu une deuxième fois. En tout, j’ai dû rester arrêté une quinzaine de secondes, ce n’était pas ça qui allait faire passer le début de crampe. Quand j’ai reposé mon pied au sol, l’adducteur était toujours aussi douloureux, et c’est avec une crainte bien réelle que je suis reparti en courant.
 

Suite : 3ème partie du compte-rendu.